« L’ordre libertaire : La vie philosophique d’Albert Camus » de Michel Onfray – 1ère Partie

1L’Histoire : Pour mettre fin à une légende fabriquée de toutes pièces par Sartre et les siens, celle d’un Camus « philosophe pour classes terminales », d’un homme de gauche tiède, d’un penseur des petits Blancs pendant la guerre d’Algérie, Michel Onfray nous invite à la rencontre d’une œuvre et d’un destin exceptionnels. Né à Alger, Albert Camus a appris la philosophie en même temps qu’il découvrait un monde auquel il est resté fidèle toute sa vie, celui des pauvres, des humiliés, des victimes. Celui de son père, ouvrier agricole mort à la guerre, celui de sa mère, femme de ménage morte aux mots mais modèle de vertu méditerranéenne : droiture, courage, sens de l’honneur, modestie, dignité. La vie philosophique d’Albert Camus, qui fut hédoniste, libertaire, anarchiste, anticolonialiste et viscéralement hostile à tous les totalitarismes, illustre de bout en bout cette morale solaire.

2Michel Onfray ne laisse pas indifférent c’est une certitude et ce nouveau livre sur « L’ordre libertaire : La vie philosophique d’Albert Camus » en est une preuve supplémentaire, à l’heure ou d’aucun crie déjà au sacrilège. Après s’en être pris à la religion puis à un autre Totem contemporain à savoir Freud, le voici cette fois-ci vibrant défenseur d’un homme, Albert Camus, qui le mérite amplement pour son œuvre et son action tout au long de sa vie. Dès les premières pages, on mesure toute l’émotion d’un Michel Onfray évoquant les années de jeunesse et l’univers dans lequel grandit Albert Camus. Ce dernier est évoqué avec pudeur par un Onfray qui trouve ici enfin, un homme, un philosophe à la hauteur des exigences morales et intellectuelles de son temps. Camus, c’est l’Afrique du Nord, l’Algérie plus précisément, un milieu très modeste (qui n’est pas sans rappeler celui de l’auteur). Sa mère, Catherine Camus était femme de ménage, son père Lucien Camus était ouvrier agricole. Lucien meurt à la guerre en Octobre 1914, à la bataille de la Marne, Camus n’avais que huit mois et le voici pupille de la nation. Un père qui méprise la guerre, qui a le tropisme de la justice et la haine de la barbarie, de la torture, des idées défendues par son fils Albert Camus toute sa vie durant. Camus, c’est la volonté de dépasser le nihilisme européen par une philosophie affirmative, la réflexion par delà le bien et le mal « (…) l’acquiescement à la vie jusque dans sa négativité ». Il rejoint l’ontologie radicalement immanente d’un certain Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me fortifie » (extrait du Gai Savoir). Camus est un philosophe existentiel et non existentialiste comme on le pense trop souvent.

3Pourtant, Camus ne se définit pas en tant que philosophe en ce sens ou comme il l’écrit : « Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment il faut se conduire. Et plus précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison ». Il écrira ces mots si forts qui condensent en quelques lignes toute sa pensée philosophique : « Au plus noir de notre nihilisme, j’ai cherché seulement des raisons de dépasser ce nihilisme. Et non point d’ailleurs par vertu, ni par une rare élévation de l’âme, mais par fidélité instinctive à une lumière où je suis né et où, depuis des millénaires, les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance ». Qu’ajouter de plus sinon que ce combat Camus le poursuivra toute sa vie durant. La mort infligée : le meurtre, l’assassinat, la mise à mort d’un autre ou de soi, tel est le thème de l’œuvre complète du philosophe Camus. Le combat politique unique de sa vie, c’est la lutte contre toutes les peines de mort. Onfray explique, détaille avec le soucis tout comme Camus en son temps, d’être lu et compris afin d’aider à exister, à être. Un Albert Camus qui écrira ainsi : « Ceux qui écrivent obscurément ont bien de la chance : ils auront des commentateurs. Les autres n’auront que des lecteurs, ce qui, paraît-il est méprisable ». L’ouvrage de Michel Onfray éclaire d’un jour nouveau l’œuvre de Camus. Elle nourrit durablement l’homme en quête d’espérance en ces temps de nihilisme.

Ce mépris, Albert Camus le ressentira toute sa vie. La naissance dans un monde où les idées 4n’existent pas fit du philosophe reconnu internationalement un illégitime, un personnage jamais sûr de lui, nulle part certain de son talent. L’orgueil du pauvre n’a rien à voir avec la vanité de l’héritier : le premier n’a que sa fierté pour ne pas sombrer, le second sombre de n’avoir pas de fierté, pantin juste animé par le sentiment d’avoir été naturellement élu. Onfray exprime ici une idée qui à mon sens est importante. Camus n’est pas Sartre.. ou tant d’autres. Chez Camus, il y a toujours chevillé au cœur et au corps cette vocation à l’éducation populaire, à l’usage politique du théâtre, au partage du savoir et de la culture qui sont autant d’armes pour l’émancipation des êtres. Camus admire André Malraux écrit Onfray et ce dernier dans son ouvrage de souligner, tout au long de ce récit passionnant, son attachement aux combats et à l’homme Albert Camus. Un Camus qui devait ne jamais cesser de rappeler à quel point son professeur de philosophie Jean Grenier a été important dans son parcours et ce malgré les errements de ce dernier durant la seconde guerre mondiale. Onfray est profondément touchant lorsqu’il décrit, avec la précision dont il est coutumier, cette vie philosophique du prix Nobel 1957.

Camus est contre tous les totalitarismes, contre les nations et le nationalisme. C’est au fond un anarchiste pragmatique comme Proudhon. « L’homme révolté » publié en 1951, est le grand livre anti-totalitaire et antifasciste dans un temps où la plupart des intellectuels communient dans le totalitarisme marxiste léniniste. Le caractère anticapitaliste et anticommuniste de l’ouvrage lui vaut des inimités de la gauche, de la droite et des extrêmes bien sûr. Dans ces moments, rares sont ceux qui le soutiennent, on peut citer René Char qui lui écrit une très belle lettre d’amitié citée en son intégralité par Onfray. La solitude de celui qui sait que la violence ne rime à rien, la patience de celui qui doit endurer les sarcasmes de cette élite vitupérante et haineuse, la maladie (tuberculose), le Camus d’Onfray a quelque chose de Christique.. Camus écrit ceci : «  Je sais cela de science certaine, qu’une œuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert ». Qu’ajouter de plus.

Le récit de cette vie philosophique est aussi l’occasion de battre en brèche les idées reçues (et elles sont nombreuses) sur Albert Camus et ses idées. Camus n’est pas social démocrate mais il incarne le socialisme libertaire héritier de Fernand Pelloutier (1867-1901). Pour Camus, la grande révolution ce n’est pas 1789 mais bien la Commune (du 18 mars au 28 mai 1871). Les libertaires sont les anarchistes de l’anarchie. Camus est l’un d’entre eux. Dans son« Caligula », il dépeint le tyran comme l’homme du pouvoir absolu. Le libertaire est celui de la puissance contenue par une éthique, celui qui s’empêche. Cette puissance contenue par une éthique se nomme l’ordre libertaire.

Pour conclure cette première partie de ma réflexion sur le livre de Michel Onfray, je citerais Camus qui écrit ceci de très beau : « Il n’y a ni Europe, ni fédération française, sans une France consciente de ce qu’elle est. L’unité est d’abord une harmonie de différences ». A méditer.

Albert Camus (1913-1960) ecrivain ( prix Nobel de litterature en1957), journaliste redacteur en chef du journal Combat de 1944 a 1947 ici dans son bureau a
Albert Camus (1913-1960) ecrivain ( prix Nobel de litterature en1957), journaliste redacteur en chef du journal Combat de 1944 a 1947 ici dans son bureau a « Combat » en 1945 — Albert Camus (1913-1960) french writer here in 1945 in in office at paper « Combat »
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