Histoire : Hommage à l’ancien résistant Daniel Cordier (1920-2020) secrétaire de Jean Moulin pendant la seconde guerre mondiale

J’ai écris cette chronique sur les deux tomes « Jean Moulin, La République des Catacombes » il y a presque trois ans, fin 2018. Ils sont écrits par un homme et un ancien résistant pour qui j’ai une admiration sans borne, Daniel Cordier. Il nous a quitté à l’âge de 100 ans en ce 20 Novembre 2020. Il était, pour les plus jeunes qui ne le sauraient pas, le secrétaire personnel de l’un des plus grands héros de la France du XXème siècle : Jean Moulin. Vraiment si vous deviez lire des livres sur la résistance et plus particulièrement sur Jean Moulin, je vous recommande les deux tomes de « Jean Moulin, la République des catacombes » et la biographie de Daniel Cordier « Alias Caracalla ». Ces trois sommes sont des trésors pour tout curieux, passionné(e)s de cette histoire. Il était l’un des derniers compagnons de la libération encore en vie. J’ai décidé de publier cette note pour lui rendre hommage, modestement, à ma façon en vous parlant de Daniel Cordier et de Jean Moulin. Ils sont à nouveau réunis.

Comment décrire le panel des sentiments, des émotions qui m’ont animé, traversé à l’issue de la lecture du premier tome de « Jean Moulin, la République des catacombes« . Je suis sans voix, sans mots ou presque. Daniel Cordier a, aujourd’hui, 97 ans et il est l’un des dix derniers compagnons de la Libération en vie, sur les 1 038 que comptait l’ordre fondé par le général de Gaulle en novembre 1940. Dans « Alias Caracalla » (Gallimard, 2009), Daniel Cordier nous racontait ses mémoires, lui qui fût un témoin privilégié de l’histoire de la résistance puisqu’il fût le secrétaire de Jean Moulin. Cet ouvrage m’avait profondément marqué mais la somme en deux tomes de « Jean Moulin, la République des catacombes » m’a éprouvé et c’est inscrite de façon indélébile dans ma vie d’homme et de citoyen du XXIème siècle. Daniel Cordier signe ici deux ouvrages qui font date dans l’historiographie de la résistance en France sous l’occupation allemande. Ecrit à l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Moulin, il offre au lecteur une synthèse presque exhaustive des connaissances acquises sur « l’Inconnu du Panthéon » : Jean Moulin. Nul mieux que Jean Moulin n’incarne, par son héroïsme, son courage, la fidélité à ses convictions, à ses idées profondément humanistes, la résistance, le combat pour la démocratie, pour la liberté face à la barbarie nazie. Il est la plus grande figure de la résistance avec le Général de Gaulle, un symbole, un point d’ancrage où l’on peut s’arrimer en ces temps troublés où une nouvelle peste à l’idéologie mortifère c’est emparée des esprits en vue d’abattre la démocratie, les valeurs de liberté et de tolérance défendu jusqu’au sacrifice de sa vie par Jean Moulin et tant d’autres qui sont eux restés anonymes, périssant sous la torture, les balles où dans des camps de concentration durant la Seconde guerre mondiale. L’universalité des valeurs défendues par Jean Moulin et la résistance derrière de Gaulle et la France libre, le pluralisme, la mosaïque de tendances, de caractères, d’ambition ou de volonté désintéressé chez ces hommes qui un jour se levèrent pour dire non à la compromission de Pétain, non aux lois iniques contre les Juifs, non à Hitler, non à la peste brune s’abattant alors sur l’Europe. Se souvenir est essentiel et lire les ouvrages de Daniel Cordier participe à cet effort juste et nécessaire pour ne pas oublier et pourquoi pas en tirer des leçons quand à notre rapport personnel au monde qui nous entoure. On découvre grâce à la plume remarquable de Daniel Cordier, la complexité d’une résistance que De Gaulle souhaitait « une et indivisible » et qui en réalité était protéiforme. Le résumé de l’éditeur au dos du livre exprime parfaitement cela :
« La mission de Jean Moulin dura dix-huit mois, entre sa nomination et sa mort : dix-huit mois au cœur des cinquante mois d’occupation. L’intérêt et l’originalité du présent volume résident dans la mise en perspective de cette mission, rattachée pour la première fois à tout ce qui la précède et la fonde, et surtout à ce qui la prolonge, depuis le drame de Caluire jusqu’à la Libération – et bien au-delà. Le premier tome analyse la nature et le déroulement de la mission du délégué personnel du général de Gaulle en France. Chargé d’unifier une résistance intérieure encore éclatée et balbutiante, il lui faudra aussi tenir compte de tout ce qui sépare ces mouvements disparates de la France Libre, constituée en force politique et militaire à Londres. Dissensions idéologiques, luttes d’influence, conflits personnels : déjà l’après-guerre se prépare. Daniel Cordier, acteur devenu historien, éclaire cette période de façon inédite, faisant ressortir des figures légendaires comme celles de Pierre Brossolette ou du colonel Passy dans leur conflit avec Moulin, ou celle, obscure, de René Hardy, dont le procès, minutieusement analysé ici, révèle a posteriori les enjeux de la Résistance. »
Le second tome de « Jean Moulin, la République des catacombes » est consacré : « à l’héritage de Jean Moulin, pour la première fois révélé à travers les violentes querelles qu’il suscita au sein de l’état-major de la Résistance et de la France Libre. Pourquoi Brossolette, par exemple, fut-il éliminé de la succession de Moulin? Cette énigme trouve ici sa réponse. D’autres figures essentielles mais moins connues apparaissent dans toute leur grandeur : celle d’André Philip ou encore celle de Jacques Bingen, qui illustre par son action et son martyre les déchirement de l’après-Moulin. Enfin, un long «Post-scriptum» apporte une réplique vigoureuse et documentée aux récentes polémiques. »
On y découvre un Jean Moulin né le 20 juin 1899 à Béziers. Les idées d’ouverture, de respect de la dignité et des droits de l’homme de son père (professeur d’histoire et conseiller général radical-socialiste de l’Hérault) forgeront l’esprit du jeune homme puis de l’homme Jean Moulin. Je vous rappelle ici quelques éléments importants de sa biographie : « Licencié en droit, il entre très tôt dans la carrière préfectorale : d’abord secrétaire général de Préfecture à Montpellier, il est en 1925 le plus jeune sous-préfet de France, à Albertville en Savoie. Il est successivement sous-préfet de Châteaulin (1930-1933), de Thonon (1933) puis secrétaire général de la Somme (1934-1936). Il a également appartenu à plusieurs cabinets ministériels et notamment celui de Pierre Cot, Ministre de l’Air dans le gouvernement du Front populaire d’où il s’engage dans l’aide clandestine à l’Espagne républicaine. Nommé préfet en mars 1937, il est, là encore, le plus jeune préfet de France et est nommé à Rodez en 1938 puis à Chartres l’année suivante. »
Lorsque la Seconde guerre mondiale éclate, Jean Moulin « veut rejoindre les troupes, mais il est maintenu en affectation spéciale à Chartres où il fait face à l’exode de la population. » Il se distingue immédiatement par son courage face à l’ennemi. « Le 17 juin 1940, il reçoit alors les premières unités allemandes ; les autorités d’occupation veulent lui faire signer une déclaration accusant des unités de tirailleurs africains d’avoir commis des atrocités envers des civils à Saint-Georges-sur-Eure, en réalité victimes des bombardements allemands. Maltraité et enfermé parce qu’il refuse de signer, il se tranche la gorge. Soigné in extremis par les Allemands, il reste à son poste avant d’être, comme préfet de gauche, révoqué par Vichy début novembre ; il part pour la zone sud, s’installe dans la maison familiale de Saint-Andiol (Bouches-du-Rhône) et prend contact avec les principaux mouvements de résistance de zone sud. » Cet acte de pur héroïsme est celui d’un homme intransigeant face à la barbarie nazie. « En septembre 1941, il quitte la France par ses propres moyens pour rejoindre l’Angleterre depuis le Portugal après avoir traversé l’Espagne. A Londres, il est reçu par le général de Gaulle auquel il fait le compte-rendu de l’état de la résistance en France et de ses besoins. Rapidement convaincu de l’intelligence et des capacités de son interlocuteur, le chef des Français libres renvoie Moulin en métropole avec pour mission de rallier et d’unir les mouvements de résistance. Il doit également créer une Armée secrète en séparant le militaire du politique. » Une tâche que dis je, un fardeau que cet homme hors norme va porter avec abnégation, force et courage jusqu’au sacrifice de sa vie. « Avec des moyens financiers et de transmission, Jean Moulin est parachuté sur les Alpilles le 2 janvier 1942 à 3h30 du matin. Il installe son Q.G. à Lyon. Délégué général du général de Gaulle, « Rex », alias Moulin, commence à mener à bien sa tâche complexe et délicate en zone sud. Il rencontre Henri Frenay, Emmanuel d’Astier et Jean Pierre Levy, respectivement responsables des trois principaux mouvements de la zone sud Combat, Libération et Franc-Tireur, leur apporte une aide financière, parvient, non sans mal, à aplanir leurs différends. Son action aboutit, en octobre 1942 à la création de l’Armée secrète (AS), fusion des groupes paramilitaires de ces trois grands mouvements, dont le commandement est confié au général Delestraint puis, au début de l’année 1943, à la création des Mouvements unis de Résistance (MUR) rassemblant Combat, Libération et Franc-Tireur. »
« En février 1943, Jean Moulin se rend à nouveau à Londres où il rend compte de sa mission et est décoré par le général de Gaulle de la Croix de la libération. De retour en France le 20 mars par une opération Lysander, « Rex » devenu « Max » est le seul représentant du général de Gaulle pour la Résistance. Ses efforts dans toutes les directions, malgré certaines réticences, aboutissent bientôt à la constitution du Conseil national de la Résistance (CNR) dont la première réunion se tient sous sa présidence au 48 de la rue du Four à Paris, le 27 mai 1943. Il s’agit d’un conseil réunissant les responsables de mouvements de résistance des deux zones mais aussi des responsables politiques et syndicaux. Important politiquement car il symbolise aux yeux du monde – et surtout des Alliés – l’unité française, le CNR adopte lors de sa première réunion une motion reconnaissant le général de Gaulle comme le seul chef politique de la France combattante. » C’est l’aboutissement de mois d’efforts pour unifier une résistance secouée par les divisions politiques et les querelles personnelles.
Mais déjà, l’étau se resserre pour la résistance et ces chefs traqués par la gestapo et les hommes de Pétain. Le général Delestraint tombe le premier. Son arrestation, à Paris, décapite l’Armée secrète, la privant de son chef. Dans le but d’organiser rapidement la relève à la tête de l’Armée secrète, Moulin en convoque les responsables pour le 21 juin 1943 à Caluire, dans la banlieue de Lyon, chez le Docteur Dugoujon. A ce moment précis, l’histoire rejoint le mythe. Jean Moulin est dénoncé suite à une succession de faits qui, s’enchainant les uns aux autres, provoque la catastrophe. Il le savait, le pressentait. La police de sécurité allemande (SIPO-SD) menée par Klaus Barbie intervient : tous sont arrêtés et emmenés à la prison du Fort Montluc. Une large place est réservée à la tragédie de Caluire dans l’ouvrage de Daniel Cordier. Comment oublier, c’est impossible. La violence de ces bourreaux nazis ne le fera pas parler. Interrogé par Klaus Barbie, Jean Moulin ne dit rien. Le calvaire de Jean Moulin entre en résonnance avec celui de nombreux résistants qui, anonymes, ont subis les pires outrages avant de succomber sous les coups, les balles, des Allemands. « Il est transféré début juillet avenue Foch à Paris puis dans une villa de Neuilly, où la Gestapo avait coutume « d’interroger » des personnalités importantes ; sans que l’on sache réellement si c’est à cause des tortures subies ou parce qu’il a tenté de se suicider, son état de santé est désespéré. C’est vraisemblablement pour tenter de le soigner et de le conserver comme otage qu’il est transféré en Allemagne. C’est dans le train, quelque part entre Metz et Francfort, alors qu’il n’a déjà plus figure humaine, qu’il meurt le 8 juillet 1943. » Il avait 44 ans. Il laisse derrière lui, le souvenir d’un homme d’un courage inouï aux convictions humanistes profondes, attaché viscéralement à la France et à De Gaulle. Klaus Barbie, son bourreau ne sera jugé qu’en 1987.. Le transfert de ses cendres au Panthéon, le 19 décembre 1964, est l’occasion pour André Malraux de signifier la reconnaissance de la France pour le sacrifice de Jean Moulin et de tant d’autres victimes de la barbarie nazi. « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé » Daniel Cordier, lui rend à son tour un vibrant hommage. Un livre marquant que je vous recommande chaudement.

Poche: 976 pages
Editeur : Folio (17 mars 2011)
Collection : Folio Histoire