Rentrée littéraire 2020 : « Ohio » de Stephen MARKLEY (Albin Michel)

L’Histoire : Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi. Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet. Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité. Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit. Tous incarnent cette jeunesse meurtrie et désabusée qui, depuis le drame du 11-Septembre, n’a connu que la guerre, la récession, la montée du populisme et l’échec du rêve américain. Chacun d’entre eux est déterminé à atteindre le but qu’il s’est fixé.

Ma note :

Note : 5 sur 5.


Une rentrée stratosphérique qui se confirme chez Albin Michel avec la parution dans la collection « Terres d’Amérique » de « Ohio » de Stephen Markley, un premier roman qui m’a profondément marqué, bouleversé parce qu’il est ensorcelant, sombre, mélancolique, d’une beauté sauvage, d’une acuité saisissante sur le malaise que vit l’Amérique. J’ai rarement lu un premier roman avec une telle maîtrise narrative, une telle qualité d’écriture, une telle justesse dans l’analyse des démons qui hantent les États-Unis d’Amérique. A mon sens, c’est le plus grand roman lu depuis Gabriel Tallent et son « My Absolute Darling ». Avec Stephen Markley on atteint des sommets d’émotions sur une jeunesse américaine en quête de repères. « Ohio » de Stephen Markley est une radioscopie de ce que l’Amérique post-11 septembre 2001 a enfanté du fait de ces traumatismes, de ces compromissions, de ces refus répétés à remettre en cause un modèle de société qui ne fonctionne plus. L’Amérique est ébranlée jusque dans ses fondations mêmes. Elle doute d’elle même. La première puissance du monde vacille alors que s’annonce les échos du populisme et les mensonges des néo-conservateurs sur le prétendu danger représenté notamment par l’Irak.

Le roman débute avec une séquence qui concentre en son cœur tous les éléments de ce qui affleurent tout au long du récit. Ce défilé organisé en l’honneur du caporal Rick Brikban en octobre 2007, mort en Irak. Le non sens absolu, le vide d’un sacrifice inutile. Une Amérique au prise avec ces démons, engluée dans deux guerres, l’Afghanistan et puis l’enfer, le bourbier irakien. Divisée sur la conduite à tenir face à ces nouveaux défis. Une Amérique paumée qui voit des villes autrefois prospères, péricliter. Une jeunesse qui fait comme elle peut avec cette cruelle réalité des lendemains qui déchantent. Un peu comme une immense gueule de bois dont on n’arrive pas à se relever. Une plongée radicale, crue qui met en évidence les zones de fracture dans la société américaine. Les excès d’alcool et de drogues, le sexe sont autant de refuges provisoires au mal-être de ces jeunes hommes et femmes. Une jeunesse aux abois, en perte de repères, revenue de tous les mensonges des politiques de Bush Jr à Obama lui-même qui n’arrivera jamais à répondre à cette crise existentielle profonde, majeure.

Nous sommes donc à l’été 2013, les occupants de quatre véhicules convergent vers New Canaan, cette petite ville de l’Ohio où ils ont passés leur jeunesse. Ils sont aujourd’hui trentenaires, leurs illusions de jeunesse, leurs idéaux sont battu en brèche. Certains ont des enfants, d’autres sont morts d’overdose, sont toxicomanes, certains sont partis faire la guerre en Irak et en Afghanistan comme Dan Eaton qui y a perdu un œil et des camarades. Cette troisième partie de l’histoire est sans aucun doute la plus touchante. Il retrouve le temps d’une soirée, son amie de toujours, celle pour qui il éprouve aujourd’hui encore des sentiments. Il y a également le ressenti de Bill Ashcraft, un ancien activiste humanitaire devenu toxicomane. Une plongée oppressante dans la dope et les excès en tout genre. Un paumé parmi tant d’autres. Dans la seconde partie de « Ohio », c’est le questionnement de Stacey Moore qui nous remue et surtout les réactions de sa famille chrétienne cherchant à la « guérir » de son homosexualité. On fait ici référence aux centres existant aux États-Unis où l’on accueille des personnes homosexuelles avec le délirant programme de les ramener sur le chemin de la morale chrétienne. Stacey souhaite régler ses comptes avec son frère qui n’a jamais accepté qu’elle soit lesbienne. Là encore, on est bouleversé par la capacité de Stephen Markley à mettre en mots des sentiments complexes. On est dans le registre de l’intime avec ces portraits d’hommes et de femmes. C’est fascinant de constater combien il n’y a pas une mais des Amériques selon sa couleur de peau, ces origines sociales, ces orientations sexuelles, ces opinions politiques républicaines ou démocrates. Autre aspect passionnant de « Ohio », cette descente en eaux troubles dans les lycées américains et leurs pratiques, leurs dérives à tous les niveaux. Pour le sexe parlons en, là encore il y a ceux qui dominent et ceux qui sont dominés dans une logique terrible où la tendresse semble être la grande oubliée. La quatrième partie sur Tina Ross a été un uppercut en pleine estomac. La violence, la vengeance, la rédemption sont autant de questionnements abordés dans ce roman tellement riche. On assiste au morcellement d’une société, d’un pays.

« Ohio » est une tragédie grecque où l’ataraxie n’a pas sa place. On lui préfère l’hubris, la démesure qui correspond si bien au modèle américain. On ressort de cette lecture impressionnée par la démonstration sans faille de Stephen Markley, son sens du drame, sa maîtrise d’un récit complexe, son style d’écriture enfin qui fait la part belle aux descriptions. Les personnages de ce roman sont autant d’ombres, de fantômes errant dans cette ville où tout se conjuguent au passé notamment sa prospérité. Un paysage où la crise est partout, où les âmes errent plus spectatrices qu’actrices de leur vie. L’ambiance est crépusculaire. Avec « Ohio » de Stephen Markley, oubliez l’Amérique que vous croyez connaître, celles des guides touristiques et préparez vous à vous prendre en pleine face la cruelle réalité de cette Amérique post-11 septembre 2001. Une société en déliquescence, un monde où les paumés sont légions et où les oubliés du système ultra libéral crèvent la gueule ouverte. Un magma poisseux et des vies brisées par le manque de perspectives, d’horizon. Un magnifique premier roman intime, dense, ambitieux, vertigineux signé Stephen Markley. Un Stephen Markley qui s’inscrit d’ores et déjà comme un nouveau grand nom du paysage littéraire américain. Allez en librairie et procurez vous ce roman sublime qui résonnera longtemps en vous.

Broché : 560 pages
Éditeur : Albin Michel (19 août 2020)