Littérature : « Un poisson sur la lune » de David Vann

1265-coverjok-halibut-5bf3e227527a8L’Histoire :Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ?” Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses. Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.

David Vann convoque les fantômes du passé, ceux de son histoire familiale et du drame qui le hante depuis que son père James a fait le choix de se suicider. En réalité, cette question « du choix » est sujet à réflexion car l’acte de se supprimer est « le choix » le plus radical que l’on puisse faire à son endroit. James avait-il le choix ? qu’est ce qui l’a poussé à commettre l’irréparable, à appuyer sur la détente de son Magnum ? « Un poisson sur la lune » est un livre sublime, l’hommage d’un fils qui tente de comprendre ce geste qui a fait basculer la vie de toute une famille. David Vann raconte avec une écriture d’une densité, d’une sensibilité rare, le cheminement de l’âme en souffrance de son père, cet exil vers ce néant où tout s’arrête enfin. James n’était pas croyant. Il détestait les bondieuseries. Il n’espérait rien d’autre que d’interrompre le fil de sa douleur psychique. La thématique de la souffrance psychique est abordée avec une acuité saisissante et un courage que je salue car il faut pouvoir écrire sur le suicide d’un père.. James était dépressif, il a décompensé (était-il psychotique ? bipolaire ?) et David Vann raconte les quinze derniers jours de la vie de son père, de la mise en place du traitement par le médecin, au basculement fatal vers une pulsion de mort inarrêtable. Sommes nous des êtres perpétuellement en sursis ? James était dentiste, il était endetté, il avait trompé sa femme et provoqué un second divorce. Il ne se remettait pas de cette rupture. Mais là encore, ces éléments qui peuvent expliquer son geste en apparence, ne sont sans doute que la face émergée de l’iceberg de souffrance psychique ressenti par James. On ne peut réduire la portée d’un suicide à un faisceau d’éléments, fussent-ils avérés. David Vann explore, fouille, questionne le fil ténu qui nous retient à la vie. C’est sombre, violent, dérangeant. Nous sommes en apnée avec James, nous manquons d’oxygène et nous n’avons plus qu’une envie, celle de remonter à la surface et de remercier qui l’on voudra d’être en vie. David Vann signe un livre d’une puissance émotionnelle et d’évocation rare sur la maladie psychique et ces conséquences sur le patient lui-même ainsi que sur ces proches. Nous assistons aux dernières convulsions d’une âme en perdition. Le lien se délite peu à peu et ce qui le retient à la vie est bientôt, et de façon implacable, rongé jusqu’au point où poursuivre celle-ci semble impensable et plus effrayante que la mort elle-même. Vertigineux.

Ma note: 5/5.

Broché: 286 pages
Éditeur : Gallmeister (7 février 2019)
Collection : Americana

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