Histoire de la pensée française : Joseph De Maistre théoricien de la Contre-révolution

Joseph De Maistre (1753-1821) :

Joseph de Maistre n’eut pas d’influence majeure sur les événements de cette période, mais il est considéré à juste titre comme l’un des plus grands théoriciens avec  Louis de Bonald (1754-1840) de ce que l’on a coutume d’appeler la contre-révolution. Saint-Simon, Auguste Comte, Baudelaire, Bloy, Valéry, mais aussi Camus, Cioran ou  bien encore aujourd’hui MG. Dantec, tous se sont inclinés devant la puissance de l’écriture, le souffle corrosif de ses formules si savoureuses. Cioran le comparera à Saint Paul et à Nietzsche pour son génie et son goût de la provocation. Dans un article publié en 2007, le figaro littéraire se demandait si l’on pouvait encore lire De Maistre au XXIème siècle ? Ultramontain (favorable au pouvoir absolu du pape), monarchiste, opposé au soi-disant progressisme, se moquant ouvertement des droits de l’homme, il est en effet difficile de paraître plus réactionnaire, et anachronique que de lire les écrits de cet homme en 2008 dans notre « cher pays des droits de l’homme ». Et pourtant, en ces temps de désenchantement, de crise morale, intellectuelle et même oserai-je dire d’identité nationale, la lecture de Joseph de Maistre me semble particulièrement vivifiante pour l’esprit. Les ouvrages de ce dernier sont aujourd’hui massivement réédités : je pense aux éditions des Milles et une nuit qui viennent de publier un court pamphlet paru à titre posthume « Contre Rousseau : de l’état de nature » ; les éditions complexes avec les « Considérations pour la France » et « l’essai sur le principe générateur des constitutions politiques.», le « Joseph de Maistre »  de Barthelet, véritable somme de 877 pages sur l’homme et ses idées. Ironie de l’histoire, il existe aujourd’hui à Paris une rue Joseph de Maistre qui se situe dans le …18ème justement, nous n’en finissons pas. Mon

but n’est pas ici de faire le procès de cet immense écrivain et penseur que fût Joseph De Maistre (ce qui serait proprement ridicule et même sacrilège pour une personne ayant donné à l’histoire la majeure partie de sa toute jeune vie), il convient chers lecteurs de ne pas oublier que le pire crime que l’on puisse commettre en Histoire c’est justement cet anachronisme qui consiste à oublier que ces écrits sont le fruit d’une éducation, d’un état d’esprit s’inscrivant dans une époque bien précise. Le terme lui-même de contre-révolution ou de réaction n’est pas anodin,  je devrais même parler de réactions au pluriel tant la multiplicité des courants étaient de mise. Il ne faut pas non plus oublier que selon que l’on soit ou non proche des personnes qui menaient la chasse aux sorcières, l’on était susceptible de rejoindre la cohorte de ce qui passaient à l’échafaud….rejoint bien souvent par ceux qui les avaient condamnés quelques mois plus tôt. Il faut se rappeler de la frénésie de sang qui a pris la France à cette période, cette folie meurtrière qui ne prendra véritablement fin qu’avec l’arrivée au pouvoir d’un homme chargé de sauver la République, un certain Napoléon Bonaparte. Ce dernier le 5 octobre 1795 écrase une révolte royaliste. Lorsque De Maistre publie ses Considérations sur la France, Bonaparte à déjà la France bien en main. Il faut aussi bien comprendre que le camp de la réaction est extrêmement divisé, mal organisé.

Le comte Joseph De Maistre doit quitter la Savoie six semaines après l’entrée des troupes révolutionnaires, pour se réfugier en Suisse, puis à Turin, capitale du royaume de Sardaigne. Il publie ses Considérations sur la France en 1797 ; l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines en 1809. Il sera de 1802 à 1817 ministres plénipotentiaires à Saint-Pétersbourg où il écrira notamment Les soirées de Saint-Pétersbourg. Il mourra en 1821 et sera enterré à Turin dans l’Eglise des Jésuites, à deux pas du saint suaire… J’avoue une profonde admiration pour cet homme qui alors que tous les éléments semblaient se déchaîner contre ce qu’il appelait de ses vœux, est resté malgré tout stoïque. Sa lucidité est parfois sidérante, son excentricité (déjà à son époque), sa verve exceptionnelle font de lui un personnage hors-norme, une sorte de prophète sombre pour nos temps troublés (selon l’expression de George Steiner).

-Une opposition radicale à la Révolution française et « aux Lumières » :

La révolution française est un événement unique dans l’histoire dans le sens où elle est fondamentalement mauvaise selon De Maistre. La contre-révolution est un courant de pensée qui rejette de façon absolue la Révolution et les

changements profonds qu’elle a engendré. Le problème fondamental réside dans le fait que la constitution de 1795, tout comme ses aînées est faite pour l’homme. Hors selon lui il n’y a point d’homme dans le monde, dans le sens ou l’individu, le « Je » n’existe pas. De Maistre résume cette pensée dans ces quelques lignes restées fameuses : « J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, je sais même grâce à Montesquieu qu’on peut-être Persan, mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe c’est bien à mon insu. » En tant que mal absolu, la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent : « L’histoire n’a qu’un cri pour nous apprendre que les révolutions commencées par les hommes les plus sages, sont toujours terminées par les fous ; que les auteurs en sont toujours les victimes ; et que les efforts des peuples pour créer ou accroître leur liberté, finissent presque toujours par leur donner des fers. »  Il ajoute dans Les Considérations pour la France (1797) : « Français, c’est au bruit des chants infernaux, des blasphèmes de l’athéisme, des cris de mort et des longs gémissements de l’innocence égorgée ; c’est à la lueur des incendies, sur les débris du trône et des autels, arrosés par le sang du meilleur des Rois et par celui d’une foule innombrables d’autres victimes ; c’est au mépris des mœurs et de la foi publique, c’est au milieu de tout

les forfaits, que vos séducteurs et vos tyrans ont fondé ce qu’ils appellent votre liberté. » . La nation n’est dirigée que par une poignée d’incapables, « de théoristes échauffées », qui ne « peuvent organiser une simple fête. » Des législateurs que la postérité regardera avec pitié. La révolution française est perçue comme une punition infligée par la providence pour l’impiété de la France et de l’Europe.

Il s’attaque aussi à ce qu’il appelle le philosophisme et plus particulièrement à la figure qui cristallise tout ce qu’il exècre Voltaire : « Ce grand écrivain partagé entre vingt sciences (…) n’avaient que bien rarement le temps de penser. » Rousseau est lui qualifié de « l’homme du monde peut-être qui c’est le plus trompé. » On ne peut s’empêcher de sourire devant ces traits d’humour, cette plume trempée dans l’acide qui distille ici et là ses sentences aux allures de remèdes. L’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques débute par ces mots en préface « Enfants des hommes ! Jusqu’à quand porterez-vous des cœurs assoupis ? Quand cesserez-vous de courir après le mensonge et de vous passionner pour le néant » (Ps. IV.3) La révolution n’est plus ni moins qu’une « Une insurrection contre Dieu. » L’homme ne peut faire une constitution et nulle constitution légitime ne saurait être écrite (une seule exception, la législation de Moïse). Il dénonce l’aveuglement des hommes de son siècle qui ont « prostitué le génie à l’irréligion »« Le XVIIIème siècle qui ne s’est douté de rien, n’a douté de rien (…) je ne crois pas qu’il ait produit un seul jouvenceau de quelque talent qui n’ait fait trois choses au sortir du collège : une néopédie, une constitution et un monde » « Un siècle infatué de l’écriture et brouillé avec la parole ».

-Le rôle clé attribué à la religion catholique :

La devise triomphale de Joseph De Maistre est la suivante : « Le Christ commande. Il règne. Il est vainqueur. » De Maistre est un catholique fervent : « tandis que les pieux disciples de Saint-Martin, dirigés, suivant la doctrine de leur maître, par les véritables principes, entreprennent de traverser les flots à la nage, je dormirai en paix dans cette barque qui cingle heureusement à travers les écueils et les tempêtes depuis mille huit cent neuf ans. » L’Eglise catholique doit redevenir la matrice d’une civilisation européenne dont le pape constituera la clef de voûte. De Maistre rêve de refaire du catholicisme la religion civile de l’Europe, à ce titre sa critique du protestantisme est féroce et son rejet sans appel : « Le plus grand ennemi de l’Europe, qu’il importe d’étouffer par tous les moyens qui ne sont pas des crimes, l’ulcère funeste qui s’attache à toutes les souverainetés et qui les rongent sans relâche, le fils de l’orgueil, le père de l’anarchie, le dissolvant universel, c’est le protestantisme. » Il sera toute sa vie partagé entre le souhait d’agir, de peser dans cette bataille de la pensée, et de l’autre son quiétisme qui lui faisait préférer cette doctrine mystique de la fin du XVIIème siècle prônant l’attente  passive et confiante de l’âme dans l’amour de Dieu. C’est un « soldat animé de l’esprit saint » selon l’expression de Barbey.

Il fréquentera pourtant les cercles de la franc-maçonnerie tout en restant l’un des plus ardents défenseurs du catholicisme et de l’autorité du pape. C’est là une contradiction profonde puisqu’il va à l’encontre de la lettre encyclique In eminenti de 1738 qui interdisaient aux catholiques de fréquenter ces sociétés secrètes. En réalité il faut voir cela plus comme une curiosité intellectuelle liée au fait qu’à cette période l’illuminisme et la franc-maçonnerie attiraient bien au-delà de leurs affiliés des personnes de l’élite qui souhaitaient découvrir d’un peu plus près ce qui se cachaient derrière ces mouvements.

La Constitution doit-être fondée sur la religion, puisqu’elle est une œuvre divine. La loi doit obéir à une autorité supérieure, De Maistre soutient le dogme d’un Dieu législateur. Les lois ne sont pas des règlements  puisqu’elles n’émanent pas de la volonté de tous.  Personne n’a le droit d’abolir ses lois fondamentales qui sont l’œuvre de Dieu : « Parce que l’homme agit, il croit agir seul, et parce qu’il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépendance. (…) Quoiqu’il puisse par exemple, planter un gland, l’arroser, etc. (…) il ne fait pas des chênes, (…) il voit l’arbre croître et se perfectionner sans que le pouvoir humain s’en mêle et que d’ailleurs il n’a pas fait le gland, mais dans l’ordre social où il est présent et agent, il se met à croire qu’il est réellement l’auteur direct de tout ce qui se fait par lui. » Et De Maistre de nous donner cette métaphore dont il a le secret « C’est la truelle qui se croit architecte. » L’homme est avant tout un « outil de Dieu » (expression de Plutarque) : « L’outil de l’âme c’est le corps, l’âme est l’outil de Dieu. » L’homme ne peut-être au mieux qu’un instrument de la volonté divine.

Le système d’éducation lui-même doit reposer sur la religion. Et De Maistre de citer Bacon « La religion est l’aromate qui empêche la science de se corrompre » Il prend l’exemple des missionnaires jésuites qui au Paraguay apportent « la civilisation » aux Amérindiens grâce à la religion. Sans elle, prédit De Maistre nous serons « abrutis par la science. »

-Monarchisme et foi catholique :

C’est Dieu qui fait les Rois et qui les couronnent de gloire et d’honneur : « C’est au nom du Dieu Très Grand et Très bon, à la suite des hommes qu’il aime et qu’il inspire, et sous l’influence de son pouvoir créateur, que vous reviendrez à votre ancienne constitution, et qu’un Roi vous donnera la seule chose que vous deviez désirer sagement : la liberté par le monarque. » L’histoire prouve que la monarchie héréditaire est le gouvernement le plus naturel à l’homme, alors que la monarchie élective est la pire espèce des gouvernements inconnus. Il reprend ici l’idée de Machiavel selon laquelle « Nulle nation ne peut se donner la liberté si elle ne l’a pas. » La liberté est un don des rois, tout ce qui lui est arraché de force est frappé d’anathème. Parlant de l’exécution de Louis XVI, il eu se trait d’esprit sublime « Jamais un plus grand crime, n’eut plus de complices » et de citer Shakespeare dans Hamlet « La vie de tout individu est précieuse pour lui  mais (…) celles des souverains est précieuse pour tous. »

Il oppose ceux qui croient à la parole et ceux qui ne croient qu’à l’écriture. Il pense à Platon « l’homme qui doit toute son instruction à l’écriture n’aura jamais que l’apparence de la sagesse. » mais aussi à Thomas Payne « Une constitution n’existe que lorsque l’on peut la mettre dans sa poche. » Nulle institution grande et réelle ne saurait être fondée sur une loi écrite. « Plus on écrit et plus l’institution est faible. » On ne peut constituer les nations avec de l’encre. Toute loi écrite n’est qu’un mal nécessaire. « Nous saurons bien agir seuls, la raison nous suffit. Laisse-nous ! » (L’homme des Lumières) « Dieu l’a puni d’une seule parole : Il a dit faites ! Et le monde politique a croulé. »

Il explique par ailleurs que le Nouveau Testament n’est nullement un recueil des dogmes, et qu’il se garde de n’ordonner rien. Le dogme n’a été fixé par écrit que pour faire face aux attaques que subissaient les chrétiens. L’Ecriture sainte est le portrait du Verbe qui s’est fait chair…. Il retient finalement ce qui fait l’essence de la foi, des mots qui me touchent tout particulièrement : « La foi est une croyance par amour, et l’amour n’argumente pas. »

Girodet-Trioson, L’apothéose des héros français morts pour la patrie pendant la guerre de liberté, est une peinture très riche de sens. L’oeuvre représente l’Europe contre révolutionnaire repoussée par les guerriers français, Kleber, Marceau, Hoche, Desaix, reçus au royaume des braves par Ossian, barde légendaire de la mythologie celtique. En haut du tableau, on aperçoit l’aigle autrichien repoussé par le coq gaulois qui surplomb la scène. En bas, les barbares anglais battent en retraite. Deux figures allégoriques, une colombe et une femme, montent vers le ciel et la lumière, annonçant par là le régime de paix et de liberté.

Bibliographie :

BARTHELET (Pierre) « Joseph de Maistre », l’Age d’homme, 2005, 877p.

COMPAGNON (Antoine) « Les antimodernes : de Joseph de Maistre à Roland Barthes », Gallimard, 2005, 464p.

DE MAISTRE (Joseph) « Contre Rousseau : de l’état de nature », Mille et une nuits, 2008, 94p.

GLAUDES (Pierre) « Joseph de Maistre », Robert Laffont, 2007, 1348 p.

MANENT (Pierre) De MAISTRE « Considérations sur la France : suivi de Essai sur le principe générateur des constitutions politiques », éditions complexe, 2006, 277p.

MARTIN (Jean Clément) « Contre révolution, révolution et nation en France, 1789-1799 », Seuil, 1998, 367p.

PRANCHERE (Jean-Yves) « L’autorité contre les Lumières : la philosophie de Joseph de Maistre », Bibliothèque des Lumières, 2004, 472p.

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