Poésie : Desnos « J’ai tant rêvé de toi » – Forneret « Un pauvre honteux »

J’ai tant rêvé de toi

que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de baiser
sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère?
J’ai tant rêvé de toi
que mes bras habitués en étreignant ton ombre
à se croiser sur ma poitrine
ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années,
je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J’ai tant rêvé de toi
qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour et toi,
la seule qui compte aujourd’hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.
J’ai tant rêvé de toi,
tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu’il ne me reste plus peut-être,
et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

Poète inclassable, ignoré de son vivant, il fut découvert par André Breton qui en fit un précurseur du surréalisme. Un texte qui m’a profondément marqué lorsque je l’ai découvert pour la première fois il y a quelques années, au hasard de mes lectures :

Un pauvre honteux


Il l’a tirée

Il l’a touchée

De sa poche percée,

De sa lèvre ridée.

L’a mise sous ses yeux ;

D’un frénétique effroi

Et l’a bien regardée

Elle s’est écriée :

En disant : « Malheureux ! »

Adieu, embrasse-moi !

Il l’a soufflée

Il l’a baissée,

De sa bouche humectée ;

Et après l’a croisée

Il avait presque peur

Sur l’horloge du corps,

D’une horrible pensée

Qui rendait, mal montée,

Qui vint le prendre au coeur.

De mats et lourds accords.

Il l’a mouillée

Il l’a palpée

D’une larme gelée

D’une main décidée

Qui fondit par hasard ;

À la faire mourir.

Sa chambre était trouée

– Oui, c’est une bouchée

Encor plus qu’un bazar.

Dont on peut se nourrir.

Il l’a frottée,

Il l’a pliée,

Ne l’a pas réchauffée,

Il l’a cassée,

À peine il la sentait ;

Il l’a placée,

Car, par le froid pincée

Il l’a coupée,

Elle se retirait.

Il l’a lavée,

Il l’a portée,

Il l’a pesée

Il l’a grillée,

Comme on pèse une idée,

Il l’a mangée.

En l’appuyant sur l’air.

Puis il l’a mesurée

Quand il n’était pas grand, on lui avait dit :

Avec du fil de fer.

Si tu as faim, mange une de tes mains.

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