Essai/Histoire : « Humanité. Une histoire optimiste » de Rutger Bregman (Le Seuil)

L’Histoire : Ce livre expose une idée radicale. C’est une idée qui angoisse les puissants depuis des siècles. Une idée que les religions et les idéologies ont combattue. Une idée dont les médias parlent rarement et que l’histoire semble sans cesse réfuter. En même temps, c’est une idée qui trouve ses fondements dans quasiment tous les domaines de la science. Une idée démontrée par l’évolution et confirmée par la vie quotidienne. Une idée si intimement liée à la nature humaine qu’on n’y fait souvent même plus attention. Si nous avions le courage de la prendre au sérieux, cela nous sauterait aux yeux : cette idée peut déclencher une révolution. Elle peut mettre la société sens dessus dessous. Si elle s’inscrit véritablement dans notre cerveau, elle peut même devenir un remède qui change la vie, qui fait qu’on ne regardera plus jamais le monde de la même façon. L’idée en question ? La plupart des gens sont bons.

Je remercie chaleureusement les Éditions Le Seuil ainsi que Babelio pour cette lecture et leur confiance.

Ma note :

Note : 4.5 sur 5.

Les grandes religions monothéistes ont introduites l’idée d’une humanité pécheresse, fautive, qui aurait rompu l’accord passé avec Dieu depuis qu’Adam a croqué au jardin d’Éden la pomme, le fruit défendu. Pendant des siècles cette idée que l’homme était plutôt enclin au mal qu’au bien sembla être une évidence. Les philosophes et penseurs comme Thucydide, saint Augustin, Machiavel, Hobbes, Luther, Nietzsche, Freud souscriront à cette idée que seul un vernis de la civilisation pouvait faire sortir l’homme de sa fange. Ainsi le monde de la pensée se divisa entre les partisans de Hobbes et sa certitude que l’homme est foncièrement mauvais, la lutte de tous contre tous en somme, s’il n’a pas le cadre de la civilisation et une autre opinion, celle de Jean Jacques Rousseau pour qui c’est la civilisation qui a perverti l’homme et transformé ce dernier en un être ployant sous les contraintes et l’arbitraire des États. « Humanité une Histoire optimiste » de Rutger Bregman publié aux éditions Le Seuil (historien et journaliste néerlandais) débute par une citation de Anton Tchekhov (1860-1904) qui donne le ton et la couleur de cet essai : « L’être humain deviendra meilleur lorsque vous lui aurez montré qui il est ». Le pourquoi de ce livre est ici exprimé parfaitement.

Tel un explorateur, nous partons donc à la quête d’une autre façon d’appréhender le monde et l’humanité. Nous allons au devant de découvertes qui mettent à mal nos certitudes et les enseignements que nous avons eu jusque là. Ce livre remet en cause nos préjugés, nous fait réfléchir, nous interroge, nous qui sommes les héritiers des Lumières. La pensée occidentale présente une remarquable continuité dans sa perception, sa conception de l’humanité. Déjà auteur du succès mondial « Utopies réalistes », Rutger Bregman récidive et porte l’estoc aux pessimistes de tout bord qui ont le vent en poupe avec la montée des populismes et cette idée prégnante que notre modèle civilisationnel est en crise. L’auteur ne nie pas cela mais il avance des éléments qui redonnent foi en la capacité de l’homme de réinventer nos modèles politiques démocratiques.

Avec Rutger Bregman c’est à une plongée vertigineuse et passionnante dans les méandres de la psyché humaine auquel nous assistons avec plaisir. Dans « Humanité, une histoire optimiste » l’élément central et le but ultime est de changer le sens attaché au mot « réalisme ». Aujourd’hui, « être réaliste » est devenu le synonyme de « cynique » et représente une personne ayant une vision pessimiste de l’humanité. Rutger Bregman l’écrit : « la naïveté d’aujourd’hui peut-être la lucidité de demain » ou bien encore cet appel « L’heure est venue de changer notre vision de l’humanité. Place à un nouveau réalisme ». Attention, ce livre n’est surtout pas un livre de développement personnel. Dans la lignée des écrits de l’historien et penseur israélien Yuval Noah Harari, auteur entre autres de « Sapiens », les idées exprimées par Rutger Bregman font l’effet d’ouvrir nos horizons, de mettre à bas nos perceptions du monde non pas tel qu’il est, mais tel qu’on nous l’a enseigné. Jamais redondant, parfois provocateur mais jamais outrancier, on voyage et j’ai songé à maintes reprises à l’allégorie de Platon sur la « Caverne ». Sans doute, ce livre, à sa manière, a t’il pour but de nous réveiller, de nous faire prendre conscience de nos chaînes et de nous amener à nous libérer des préjugés depuis trop longtemps ancrés en nous.

Pendant des dizaines de milliers d’années, en nomade nous ne faisions pas la guerre. Les premières traces archéologiques de l’existence de guerres datent d’il y a dix millénaires, époque où sont inventées la propriété privée et l’agriculture. On a retrouvé des scènes nombreuses de chasse représentées par les chasseurs cueilleurs mais pas de scènes de guerre. C’est étonnant et cela démontre le lien entre avènement de la civilisation et naissance de nouveaux devoirs pour l’être humain. Dans la première partie de l’ouvrage, on s’attache à répondre aux questions que se posaient déjà Hobbes et Rousseau : « Qu’est ce qui est inné ? Qu’est ce qui relève de l’acquis ? Sommes nous bons ou mauvais par nature ? ». Les puissants pensent que le « genre humain est à leur propre image ». C’est aussi la faute des médias qui présentent le monde sous un angle unanimement pessimiste. L’auteur nous donne l’exemple de la Nouvelle Orléans avec l’ouragan Katrina en août 2005. Des choses peuvent devenir vraies si nous y croyons, on parle alors en sociologie de prophétie autoréalisatrice. Nous avons besoin de contact comme notre corps a besoin de nourriture. Il insiste sur l’importance de la sociabilité.

Jean Jacques Rousseau avait-il raison ? L’être humain est-il naturellement bon, la civilisation est-elle une malédiction tout comme la sédentarisation ? Dans son ouvrage révolutionnaire « Homo Domesticus » (2017), l’anthropologue James C. Scott indique que des chefs d’œuvre comme l’Iliade et l’odyssée sont issus du Moyen âge grec (1110 à 700 av. J.C.) alors que la civilisation mycénienne venait de s’effondrer. L’histoire étant écrite par les vainqueurs, notre vision, notre perception de l’histoire est déformée. La civilisation est devenue synonyme de progrès, tandis que la vie sauvage équivaut à la guerre et au déclin. En ré alité, pendant la majeure partie de notre histoire, cela a plutôt été le contraire. Thomas Hobbes décrivait la vie de nos ancêtres comme « dégoûtante, animale et brève » alors qu’elle était plutôt solidaire, paisible et saine. Le véritable progrès est un phénomène très récent. Jusqu’en l’an 1800, plus de 90 % de la population travaillaient dans l’agriculture et plus de 80% vivaient dans une extrême pauvreté. On a le sentiment de lire une enquête sur des questionnements essentiels. Ainsi, Rutger Bregman se demande comme le plus grand crime de l’histoire de l’humanité a t’il été possible ? Comment expliqué Auschwitz, les rafles, les pogroms, les génocides et les camps de concentration ? Qui étaient les bourreaux complaisants aux ordres de Hitler ? De Staline ? De Mao ? De Pol Pot ? C’est sans aucun doute la partie la plus passionnante de ce livre. De William Golding « Sa majesté des mouches » à Richard Dawkins et son « Gène égoïste » en passant par Philip Zimbardo et Stanley Milgram, Hannah Arendt, les exemples et les sources sont riches ce qui rend la lecture passionnante.

L’ouvrage est accessible et Rutger Bregman s’inscrit comme un véritable pédagogue au service de la pensée. Il soulève également avec brio, malice, les maux qui gangrènent la démocratie contemporaine et nous démontre que d’autres modèles existent. Un message d’espérance et de fraternité qui ne peut être que bienvenue. Si vous êtes curieux et que vous avez envie d’entendre une voix dissonante, ce livre est fait pour vous. Une réussite.

Histoire
Date de parution 10/09/2020
21.90 € TTC
432 pages
EAN 9782021392203