Littérature : « Gabriel » de Pierrick Guinard (L’Harmattan)

9782343204093rL’Histoire : À la fin du printemps 1950, Gabriel, vingt-six ans, fut retrouvé mort dans le massif de l’Adamaoua, au nord du Cameroun. Il venait de déserter sa congrégation de pères missionnaires. Suivant ses dernières volontés, son corps fut mis en terre selon la coutume païenne des Kirdis. Peu de temps avant son décès, il s’était pris en photo en pleine nature, tenant dans une main une page déchirée de son journal et sur laquelle il avait griffonné : Rien qui m’appartienne, sinon la paix du cœur et la fraîcheur de l’air. L’autre main semblait levée en signe d’adieu. Il souriait et, malgré son visage affreusement décharné, sûrement rongé par la fièvre et la maladie, ceux qui le connaissaient depuis longtemps, bien avant son départ en Afrique, lui trouvèrent un air étonnamment radieux, débarrassé de cette tristesse qu’ils lui avaient toujours connue.

Je remercie chaleureusement les Éditions L’Harmattan ainsi que l’auteur Pierrick Guinard pour cette lecture et leur confiance !

« Gabriel » est le second roman de Pierrick Guinard. Il est paru dans la collection Amarante aux éditions L’Harmattan. La couverture déjà, invite au voyage. Il s’agit de « l’Hommage à la maman » de l’artiste congolais Pierre Bodo. Il y a dans cette quête d’absolu, dans cette exaltation de la vie, de la nature, de la chair opposée à la sécheresse, à l’aridité des cœurs des autres missionnaires persuadés de détenir LA vérité, une célébration de l’amour universel qui m’a beaucoup touché. Le texte est poétique avec ces Haïkus qui parsèment le récit, il est philosophique avec cette opposition entre immanence et transcendance, car il nous conte l’histoire d’un jeune homme breton, missionnaire de l’Église catholique, Gabriel Conan, qui fût retrouvé mort, à l’âge de vingt-six ans, dans la partie Est des monts de l’Adamaoua au Nord du Cameroun par un groupe de chasseurs de l’ethnie M’Bororo. Selon les dernières volontés mentionnés dans son carnet, son corps fût inhumé selon la coutume païenne des Kirdis dans une clairière, sur les contreforts du massif du Mandara. Nous apprenons cette nouvelle dès le prologue avant de remonter le temps jusqu’à la fin de la saison des pluies de 1948, date où Gabriel Conan débarqua sur les côtes africaines pour rejoindre une équipe de jeunes pionniers missionnaires à peine sortis de leurs séminaires en France. Leur but : apporter la « Bonne nouvelle » à ces « peuplades primitives et païennes ». Ce roman interroge le regard que ces missionnaires et, par la même l’Occident chrétien, ont pu porter sur ces peuples. On songe au colonialisme et à ses conséquences sur les populations autochtones. La phrase clé du livre est selon moi celle-ci : Il avait pour mission de convertir, mais au fond de lui Gabriel était : « Un missionnaire qui débarquait en terre païenne, non pour annoncer le sauveur, mais pour l’y trouver (…) » (cf.p.20). C’est toute l’originalité du regard porté par l’auteur Pierrick Guinard et nous de suivre le récit du journal intime de ce jeune missionnaire qui s’interroge sur sa « vocation religieuse », sur cette mère qui oubliait qu’un enfant avait besoin d’un amour maternel et pas seulement d’un amour divin. Cette transcendance purement religieuse, divine, va s’effacer au contact des coutumes païennes des Kirdis. Ce qui est très beau dans ce livre, c’est cette inversion des rôles: le missionnaire qui doit convertir les âmes de ces populations (mots martelés sans cesse par ces supérieurs ecclésiastiques), trouve de nouveaux repères en l’amour, le partage, le soucis d’apporter des soins mais tout cela, avec le désintéressement de celui qui n’attend pas d’être aimé pour aimer à son tour. Le doute qui ronge l’âme de Gabriel sur le sens à donner à sa mission, à sa vocation, à sa vie d’homme est traité d’une façon très belle par Pierrick Guinard. Il y a Nayah, cette jeune fille qui est pleinement dans la vie. Elle aime Gabriel de tout son cœur. L’auteur interroge le bien-fondé des dogmes qui paraissent à Gabriel comme des inepties qui amputent l’homme de sa dimension charnelle, vivante. Car l’homme ne peut être seulement « esprit », « réflexion », « intellect », il est conditionné par ces années de séminaires mais en lui d’autres forces agissent et le ramènent du côté de la vie. Pour reprendre la métaphore de la couverture du roman, Gabriel n’est pas un arbre asséché mais il est plein de sève. C’est une sorte de renaissance, il tourne le dos à ses à-priori, ses idées pré-conçues pour se jeter à cœur perdu dans un amour vivant, charnel, désintéressé. Pour la première fois sans doute, il trouve là, un sens à sa vie. Vous l’aurez compris, ce roman de Pierrick Guinard paru aux éditions L’Harmattan, est un énorme coup de cœur que je vous recommande chaudement. Une lecture qui nous fait voyager. Sublime.

Ma note: 5/5

Broché : 216 pages

Éditeur : Éditions L’Harmattan (30 juin 2020)

Collection : AMARANTE