Littérature : « Le chant des revenants » de Jesmyn Ward

20190320_155113L’Histoire : Jojo n’a que treize ans mais c’est déjà l’homme de la maison. Son grand-père lui a tout appris : nourrir les animaux de la ferme, s’occuper de sa grand-mère malade, écouter les histoires, veiller sur sa petite sœur Kayla. De son autre famille, Jojo ne sait pas grand-chose. Ces blancs n’ont jamais accepté que leur fils fasse des enfants à une noire. Quant à son père, Michael, Jojo le connaît peu, d’autant qu’il purge une peine au pénitencier d’État. Et puis il y a Léonie, sa mère. Qui n’avait que dix-sept ans quand elle est tombée enceinte de lui. Qui aimerait être une meilleure mère mais qui cherche l’apaisement dans le crack, peut-être pour retrouver son frère, tué alors qu’il n’était qu’adolescent. Léonie qui vient d’apprendre que Michael va sortir de prison et qui décide d’embarquer les enfants en voiture pour un voyage plein de dangers, de fantômes mais aussi de promesses…

« Le chant des revenants » est le livre de tous les superlatifs tant il convoque, en son sein, une créativité prodigieuse alliée à une poésie unique, celle des mots, celle du Verbe de Jesmyn Ward. L’écrivaine est d’ailleurs la seule femme à avoir reçu le « National Book Award » à deux reprises : pour « Bois sauvage » en 2012 et pour « Le chant des revenants » en 2017. Elle a aussi obtenu pour ce dernier le « Grand prix des lectrices de ELLE » 2019 ainsi que le « Prix AMERICA » 2019. Ce livre est une promesse, c’est une tragédie, c’est un voyage à travers l’histoire d’une Amérique dont les fantômes sont encore bien ancrés, ceux du racisme envers les populations afro-américaines qui le subissent depuis l’arrivée des premiers esclaves noirs sur son sol et même au delà de son abolition.. L’arrivée au pouvoir de Barack Obama aurait pu signifier qu’un grand pas en avant avait été réalisé, mais hélas la lèpre du racisme empoisonne encore l’Amérique. Jesmyn Ward nous livre un récit d’une élégance, d’une grâce folle, au style sublime, incandescent, élégiaque et mélancolique. La puissance d’évocation de son écriture est digne des plus grands auteurs américains dont elle est l’héritière légitime, les Steinbeck, les Faulkner. L’histoire, ce chant des revenants est d’une beauté crépusculaire. Jojo à treize ans mais il doit déjà s’occuper de Michaela qu’il surnomme Kayla. Sa grand mère est atteinte d’un cancer. Elle va mourir. Elle et son grand père sont les piliers, ceux qui ont donné de l’amour à ce petit fils et à sa sœur. Leur mère, Léonie malheureusement, ne peut pas donner cet amour exclusivement tourné vers son compagnon Michael. Il est blanc, elle est noire. Ils auront deux enfants. La famille de Michael, notamment son père, profondément raciste, n’accepte pas cette union contre nature selon lui. Léonie entame un périple en voiture pour le rejoindre alors que ce dernier va sortir de prison. Jojo voit bien que sa mère le frappe, qu’elle est accroc à toutes sortes de drogues depuis son plus jeune âge, elle qui fût enceinte de Michael à l’âge de dix sept ans seulement. Et puis il y a ces fantômes, ces spectres que Jojo voit, comme sa mère Léonie les voit.. Ce frère de Léonie assassiné mais aussi le jeune garçon que son propre père à connu lorsqu’il était en détention. C’est un récit polyphonique aux voix qui s’entrecroisent sans qu’à aucun moment nous ne soyons perdu. Cette histoire, c’est en toile de fond celui de l’Amérique hanté par ses démons : le racisme, la drogue, la pauvreté.. Mais le talent de Jesmyn Ward est de ne jamais livrer une partition trop pathos, car ce roman transpire aussi de l’amour inconditionnel, de sentiments, d’émotions sublimés par la prose, la plume tout en délicatesse de Jesmyn Ward. La question de l’enracinement, de la famille, des liens qui s’entrecroisent en son cœur, de la mort enfin, compagne malgré nous.. Ce n’est pas seulement, un « excellent livre », c’est d’ors et déjà un classique de la littérature, une œuvre culte comme on en lit peu. Il est en bonne place dans mon panthéon littéraire personnel tant j’ai été soufflé par l’intelligence, la maestria ensorcelante d’une écrivaine au sommet de son art. Absolument sublime.

Ma note: 5/5.

Broché: 272 pages
Éditeur : Belfond (7 février 2019)

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