Littérature : « Nous, l’Europe : Banquet des peuples » de Laurent Gaudé – « Transparence » de Marc Dugain

9782330121525L’Histoire : L’Europe, l’ancienne, celle d’un vieux monde bouleversé par la révolution industrielle, et l’Union européenne, belle utopie née sur les cendres de deux grandes guerres, sont l’alpha et l’oméga de ce texte en vers libres relatant un siècle et demi de constructions, d’affrontements, d’enthousiasmes, de défaites et d’espoirs. A l’heure où certains doutent, où d’autres n’y croient plus, ce récit européen humaniste rappelle qu’une mémoire commune, même douloureuse, est un ferment d’avenir. C’est donc d’une plume ardente que Laurent Gaudé compose une épopée invitant à la réalisation d’une Europe des différences, de la solidarité et de la liberté.

Merci à Yvan (https://brusselsboy.wordpress.com/) de m’avoir incité à découvrir ce livre « Nous, l’Europe : Banquet des peuples » de Laurent Gaudé. Lisez sa jolie chronique ici : https://brusselsboy.wordpress.com/2019/06/26/laurent-gaude-nous-leurope-banquet-des-peuples/

1848, « le Printemps des peuples » est la matrice originelle de l’idée européenne. C’est à ce moment précis que Laurent Gaudé débute son récit sur l’aventure européenne dans son bel essai : « Nous, l’Europe : Banquet des peuples« . En 100 pages, Laurent Gaudé fait avec maestria le portrait d’une Europe qui est morte plusieurs fois avant de renaître à la vie. Victor Hugo prononce un discours lors du « Congrès des amis de la paix universelle »qui s’ouvre le 21 août 1849 à Paris. L’écrivain y prophétise « l’effacement des frontières sur la carte et des préjugés dans les cœurs » et appelle de ses vœux à la création des « États-Unis d’Europe », garants de « la fraternité des hommes ». Cent soixante dix ans plus tard, toute proportion gardée, Laurent Gaudé, intellectuel et auteur brillant, tisse à nouveau la trame d’une Europe de fraternité, d’ouverture et d’humanisme qu’il souhaite voir émerger. Sa plume est pleine de verve de souffle lorsqu’il invoque la colonisation, le pêché originel d’une Europe dont les États voulaient se partager le monde pour leur seul profit. Il évoque aussi les deux conflits mondiaux de 1914-1918 et de 1939-1945 qui saigneront des générations entières de jeunes européens mais pas seulement (songeons aux tirailleurs sénégalais..) et puis cette impardonnable compromission avec le mal incarné par les régimes fascistes, le national-socialisme.. (Quid du communisme et de Staline dont les crimes sont ici passés sous silence, ce que je regrette profondément). La Shoah bien sûr, événement traumatique face auquel nous restons tous sans mot tant l’horreur est ici indicible. La chape de plomb communiste à l’Est, coupant l’Europe en deux jusqu’à la chute du mur en 1989. L’histoire ne s’arrête pas là puisque quelques années plus tard la guerre sévit à nouveau en Europe, en Ex Yougoslavie cette fois, où les Serbes orthodoxes, les Croates catholiques et les Bosniaques musulmans s’entretuent. Laurent Gaudé a le don de rendre son texte clair et bien construit. C’est à un sursaut qu’il nous incite pour faire vivre cette Europe trop technocratique à son goût, pas assez traversé par le souffle de la jeunesse des peuples d’Europe. Je trouve très intéressant que Laurent Gaudé puisse prendre la plume afin de nous dévoiler son désir d’Europe. Bien sûr, il y a une part d’utopie très importante dans son texte. On peut trouver cela naïf mais l’on sent toute la sincérité de l’auteur. J’ai des divergences de point de vue sur « sa vision » de l’histoire européenne. La perception du monde de Laurent Gaudé est très (trop) « bien pensante ». Je ne vais pas vous le cacher, sa perception candide de Mai 68 m’a heurté. Nous n’en sommes plus là fort heureusement. J’aurais souhaité voir Laurent Gaudé prendre davantage de risques quand à ses prises de position. Un peu à l’image de ce que peut faire Michel Onfray par exemple. J’ai trouvé ainsi dommage que sur les questions d’immigrations, sujet polémique et pertinent s’il en est, avec ces clivages entre une Italie refusant les migrants, (l’extrême droite étant au pouvoir) et une position officielle française pour le moins ambiguë.. j’aurais donc souhaité voir un humaniste tel que Laurent Gaudé prendre position de façon claire, le tout avec un propos ambitieux et salutaire. Hors l’auteur ne nous en dit pas plus sur ses solutions, doit-on accueillir tous ces êtres humains en souffrance ? le peut-on sans risquer la déstabilisation d’équilibres déjà précaires ? enfin, j’aurais aimé qu’il nous parle d’une Europe, qui n’est plus en paix, depuis que l’islamisme radical nous a déclaré la guerre au nom d’une idéologie mortifère. Quel place l’islam doit elle avoir en Europe ? Que faire face à la montée des populismes d’extrême gauche ou d’extrême droite ? Ceux sont des sujets très complexes et je comprends parfaitement que répondre à ces interrogations auraient nécessité un travail différent. J’émets donc des réserves sur ce texte et surtout sur les derniers chapitres de « Nous, l’Europe : Banquet des peuples », je souligne la qualité littéraire de ce récit qui n’est pas sans rappeler, un autre auteur fascinant, aimant parler d’histoire : Eric Vuillard. Lire Laurent Gaudé, quoiqu’il en soit, est toujours d’une infinie richesse intellectuelle. Son livre est bouillonnant et je le redis empli d’un souffle qui manque trop souvent à nos hommes et femmes politiques. A lire en ces temps troublés.

Ma note: 3,5 /5.

Broché: 182 pages
Éditeur : Actes Sud (1 mai 2019)
Collection : Domaine français

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Djian_Les_inequitables_PRISE_ok.inddL’Histoire : A la fin des années 2060, la présidente française de Transparence, une société du numérique implantée en terre sauvage d’Islande, est accusée par la police locale d’avoir orchestré son propre assassinat. Or au même moment, son entreprise s’apprête à commercialiser le programme Endless, un projet révolutionnaire sur l’immortalité, qui consiste à transplanter l’âme humaine dans une enveloppe corporelle artificielle. Alors que la planète est gravement menacée par le réchauffement climatique, cette petite start-up qui est sur le point de prendre le contrôle du secteur numérique pourra-t-elle sauver l’humanité ?

Avec son dernier livre « Transparence« , Marc Dugain signe un roman d’anticipation qui est aussi une satire de notre monde ou tout du moins de ce qu’il sera en 2060. Avec férocité, il s’attache à nous offrir un condensé de ce pourquoi l’humanité est en péril. La cupidité des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), l’argent véritable veau d’or d’une société qui ne songe plus qu’à dilapider les ressources de la planète pour conserver son mode de vie occidental et son idéal consumériste, la duplicité du monde politique et des différentes religions monothéistes (à ce titre le portrait fait de l’Église catholique et du Pape est d’une violence digne des brûlots anti-cléricaux du début du XXème siècle au moment de la loi 1905 de séparation de l’Église et de l’État). « Transparence » est un pamphlet, c’est sa force mais aussi sa limite tant le trait semble manquer parfois de nuance. A trop vilipender les responsables de cette situation catastrophique pour l’avenir de la planète, de l’humanité tout entière, Marc Dugain perd en lucidité, en raisonnement, en complexité ce qu’il traduit par un trait de plume acerbe, colérique et provocateur. Le style d’écriture, point fort de ce grand auteur, est ici sans réel souffle. Ce qui au départ nous amuse, devient peu à peu redondant et, disons le, assez vain. C’est dommage car l’histoire de cette petite société du numérique, transhumaniste, basée en Islande et dirigée par une Française qui grâce au programme secret « Endless » fait basculer le destin du monde, était une belle idée. Trop court et caricatural pour être marquant, trop long pour susciter autre chose qu’un ennui poli, j’ai pour ma part trouvé ce « Transparence » très décevant eu égard aux qualités d’un écrivain tel que Marc Dugain. Un rendez-vous manqué.

Ma note: 3/5.

Broché: 224 pages
Éditeur : Gallimard (25 avril 2019)

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