Littérature : «La vie, la guerre et puis rien» de Oriana Fallaci (aux éditions Les Belles Lettres)

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L’Histoire : La vie, la guerre et puis rien est un témoignage essentiel sur le conflit du Vietnam. Oriana Fallaci débarque à Saigon en novembre 1967 comme correspondante du journal l’Europeo. Elle est la seule journaliste italienne à couvrir cette guerre lointaine. Ses articles connaissent un immense succès et sont traduits dans le monde entier. Son courage devient légendaire, son culot et son franc-parler aussi. La guerre, Oriana Fallaci l’a connue enfant quand elle faisait partie du réseau de résistance antifasciste créé par son père, mais c’est la première fois qu’elle enfile le treillis du reporter de guerre qu’elle portera ensuite sur de nombreux autres fronts. À peine rentrée du Vietnam en 1968, elle est blessée de trois balles dans le dos pendant le massacre de Tlatelolco à Mexico, dix jours avant l’ouverture des Jeux Olympiques.

Je remercie chaleureusement les éditions Les Belles Lettres ainsi que Babelio pour cette lecture et leur confiance.

Quelle belle idée de republier «La vie, la guerre et puis rien» de l’immense journaliste italienne Oriana Fallaci aux éditions Les Belles Lettres, dans la collection «Mémoires de guerre», dirigée par François Malye. Ce texte est, cinquante ans après sa première publication et près de quatorze ans après la mort en 2006 d’Oriana Fallaci, un manifeste d’une force de conviction peu commune contre l’horreur de la guerre, de toutes les guerres et notamment celle du Vietnam, conflit qui fût sa première expérience en tant que correspondante de guerre de novembre 1967 à fin mai 1968. Seule journaliste italienne à couvrir ce conflit, son courage, son honnêteté intellectuelle, sa capacité à se remettre en question et à ne pas se montrer toujours sous un aspect flatteur, font de de ce livre une source de réflexion qui brise les tabous de cette guerre conduite au nom de la lutte contre le communisme par les États-Unis, qui soutiennent les Sud-Vietnamiens, dans le combat fratricide déchirant le Vietnam, contre les Nord-Vietnamiens et les Vietcong. Elle nous raconte la perte de ses illusions, son désenchantement face aux horreurs commises dans les deux camps, Elle déconstruit le mythe d’une Amérique triomphante qui au nom de ses valeurs de démocratie et de liberté, est parfois capable de commettre les pires atrocités avec les bombardements massifs au napalm etc. Celle qui écrit que: «la guerre sert à une chose: elle nous révèle à nous-mêmes», nous raconte les compromissions entre l’idéal que l’on souhaite défendre et la réalité d’une guerre sans front précis où «le front est partout». Le général nord-vietnamien Nguyen Chi Than prononcera à ce sujet ses mots: «(…) La guerre du Vietnam est une arène où les Américains jouent le rôle de boxeurs qui se battent contre le vent Le vent, c’est nous Compagnons, tombez sur eux comme le vent et comme le vent fuyez Compagnons, que le vent ne tombe jamais.» Les témoignages sont nombreux, les points de vue abordés sont passionnants et nous amènent à réfléchir nous aussi en tant que lecteur sur ce que nous aurions fait à la place de tous ces acteurs de la guerre. Les deux journaux personnels retrouvés sur les corps de deux Vietcong sont bouleversants car il nous montre ces hommes démunis, malheureux de quitter leurs familles pour une mort quasi certaine, De l’autre côté, le sort réservé aux appelés et volontaires américains n’est guère meilleur. Loin de leur pays, beaucoup se demandent ce qu’ils font là et quel sens donné à ces atrocités commises dans les deux camps. Les K.I.A ou Killed in action se multiplient, la mort est partout et prélève sa dîme comme lors des batailles de «Dak To» (du 3 au 23 Novembre 1967), de «Khe Sanh» (du 21 janvier au 9 juillet 1968) où les Nord-Vietnamiens mènent plus de trois mois d’assaut contre les force américaines. Les premières et secondes offensives du Têt contre Saïgon en janvier et mai 1968 sèment là encore le chaos et la mort. Oriana Fallaci raconte ses doutes, ses moments de faiblesse, son courage et puis cette capacité à reconnaître la perte de ses belles idées. Elle écrit ainsi «Toutes mes belles idées sur la religion de l’homme, l’homme qu’il faut substituer à Dieu. Ici il n’y a ni homme ni Dieu, ici il y a seulement des bêtes». Elle parle également des «Quyet Tu» des commandos-suicide Vietcong qui sont utilisés de façon massive notamment lors des deux offensives du Têt. Elle rencontre des acteurs importants du conflit dont le colonel Loan, chef de la police de Saïgon, sinistre personnage connu pour avoir exécuté un prisonnier sous les objectifs des photographes. Cette image fera le tour du monde. Il y a aussi le portrait de Nguyễn Cao Kỳ à la tête de la junte militaire au Sud Vietnam de 1965 à 1967 puis vice-président de 1967 à 1971. L’ensemble possède une puissance d’évocation et le récit d’avoir le souffle des témoignages importants. C’est à coup sûr ce que j’ai lu de meilleur sur cette période de la guerre du Vietnam. Le dernier chapitre nous raconte le courage de cette journaliste blessée de trois balles dans le dos pendant le massacre de Tlatelolco à Mexico, quelques jours avant l’ouverture des Jeux Olympiques. Là encore, son courage force le respect et l’admiration. Ce livre est un formidable outil de réflexion sur la guerre, sur la question du bien et du mal, une plongée dans les tourments des âmes où bourreaux, victimes, lâches, indécis, tout ce qui fait la complexité d’un conflit, se retrouvent pour nous offrir cet instantané sur ce moment important de l’histoire du XXème siècle. Loin des polémiques qui ont entachés la fin de sa vie, c’est aussi le portrait d’une femme de conviction, de caractère, sans langue de bois, audacieuse, courageuse. «La vie, la guerre et puis rien» d’Oriana Fallaci, c’est aux éditions Les Belles Lettres et je ne peux que vous encourager à lire ce texte important et passionnant!

Ma note: 5/5

Broché : 450 pages
Éditeur : Belles Lettres; Édition : 1 (7 février 2020)
Collection : Mémoires de guerre

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