Littérature - Histoire - Poésie

Littérature : « A la ligne, feuillets d’usine » de Joseph Ponthus ou la naissance d’un écrivain..

255160988L’Histoire : À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.

C’est sans doute une des chroniques les plus difficiles qu’il m’ait été donner d’écrire. Comment retranscrire la puissance d’évocation d’« A la ligne, feuillets d’usine« , un récit, un témoignage vibrant d’une telle force, avec un tel sens inouï de l’authenticité, du parler « vrai » ? Avec ce premier roman Joseph Ponthus signe une œuvre d’une acuité saisissante sur le monde de l’usine, celui des ouvriers des conserveries de poissons et des abattoirs, la ligne qui ne s’arrête jamais, nuit et jour, semaine après semaine, mois après mois.. Un monde peuplé de chefs et d’une armée d’intérimaires se sacrifiant sur l’autel du travail à la chaîne parce qu’il faut bien vivre, remplir son frigo, payer les factures, le loyer.. Sans misérabilisme mais avec un sens de la phrase incisif, de la formule, qui remue au plus profond de l’âme, l’écrivain nous transporte dans un monde que nous méconnaissons. Joseph Ponthus a été étudiant en littérature à Reims, il a eu plusieurs vies en une : tour à tour travailleur social, éducateur spécialisé avant de rejoindre la Bretagne et plus précisément Lorient où il vit et travaille dans ces usines, ces abattoirs se nourrissant des bêtes menées à la mort, finissant en carcasses poussées, découpées par une armée des ombres récoltant à la sueur de leur front, à la suite d’un travail harassant et peu gratifiant, leur maigre salaire. Joseph Ponthus aurait pu sombrer mais il avait l’amour de son épouse, de son chien Pok Pok et celui de l’écriture, des mots, des chansons, des poètes, des auteurs qui continuent de réenchanter sa vie. Car Joseph Ponthus n’a pas honte de sa situation et de ce statut social que beaucoup juge (à tord) insignifiant, sans ambition. Il est intérimaire, il travaille et il garde la tête haute parce qu’il le reconnaît, même si son travail est âpre, difficile, il se sent fier d’être avec ses camarades ouvriers. On lit ce livre d’une traite, sans reprendre son souffle, la gorge sèche en se demandant comment l’homme peut avoir créé de telles conditions de travail bien souvent indignes ? Ce livre m’a touché, ému, bouleversé car ces feuillets d’usine sont l’œuvre d’un auteur d’une sensibilité, d’une intelligence de cœur et d’esprit peu commune. Oui c’est dur de travailler en usine mais il a la force de souligner combien il peut-être chanceux par rapport à d’autres qui n’ont même pas de travail, de toit.. Je pense que si nous voulons comprendre la colère qui s’exprime depuis plusieurs mois, à travers le conflit des gilets jaunes, à l’aune des résultats des élections européennes, et bien il nous faut nous plonger dans des livres qui ont cette qualité énorme : celle de parler avec une sincérité désarmante de la vie telle qu’elle se passe pour des millions d’entre nous. C’est un vibrant hommage aux salariés précaires, aux ouvriers déclassés, à tous ceux qui peinent, malgré leur travail, à joindre les deux bouts. Joseph Ponthus a obtenu le Grand Prix RTL/Lire 2019, le prix Régine Deforges 2019 et le prix Jean Amila-Meckert 2019. Le public a plébiscité ce livre. La reconnaissance d’un homme qui pourra ajouter une nouvelle corde à son arc : celle d’écrivain talentueux.

Ma note: 5/5.

Broché: 272 pages
Éditeur : La Table Ronde (3 janvier 2019)
Collection : Vermillon

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(54 commentaires)

  1. Magnifique avis qui donne vraiment envie!
    La réalité du travail à la chaîne est tellement méconnue qu’effectivement le thème, s’il est bien abordé, saisira d’effroi les lecteurs !
    Il y a peu, je suis tombée sur un article qui m’a glacé le sang et les sens!
    La filière avicole aux états-unis embouche plus de 100000 personnes et certains pour ne pas perdre leur boulot, en se retrouvant à la traîne, n’hésitent pas à porter des couches pour éviter la pause réglementaire qui ferait perdre du temps à la chaîne et qui est surtout mal vue!

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  2. Merci beaucoup Julie pour ce retour ! Voilà un livre que j’ai lu en un après-midi, la gorge nouée. Son récit vaut plus que bien des discours de nos hommes politiques.. Comment un étudiant brillant en lettres se retrouvent à la chaîne à mener un travail harassant, sans aucune reconnaissance. Un écrivain est né. Vraiment ce livre mérite son succès et l’excellent bouche à oreille. Il vit à Lorient en plus.
    Oui, j’ai lu cette nouvelle sur la filière avicole aux USA, en me disant que notre monde est pourri par l’argent, le profit.. c’est horrible d’infliger ça à des travailleurs. ça me révolte. 🙂

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  3. T’ai aussi touché ! Désolée !
    Homme corvéable au travail avec la culpabilité du  » mieux vivre » qui fait que si tu n’est pas bien au travail, c’est de ta faute … Cf.  » Traverser la route pour trouver du boulot »
    Oh, ma colère se réveille ! …
    Oui, le  » Pontus » il traverse la France en présentant son livre…

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  4. Il est dans ma PAL… J’ai très envie de le lire mais je repousse à chaque fois l’échéance car j’ai peur d’être déçue tant j’en ai entendu du bien !!! Promis, avec ton article, je le remets en haut de la pile 😁😉

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  5. Je te rejoins totalement Matatoune ! Julie me parlais justement d’ouvriers avicoles aux États-Unis qui étaient obligés de porter des couches car on ne leur accordait pas de pause.. ça faisait perdre du temps.. c’est un raisonnement et une façon de traiter les travailleurs qui est absolument révoltante ! Il faudrait l’offrir à Macron ce livre, ça lui ouvrirait peut-être les yeux 😉 Je suis heureux de voir combien ce livre a marqué. 😊

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  6. Excellent ! Je t’invite vraiment à le lire😉. Tu sais je l’ai emprunté à la médiathèque en ne sachant pas trop si j’allais aimé ou pas. Je l’ai lu en un après midi, la gorge serrée. C’est un livre qui parle de l’homme exploité par ce système ne visant que le profit et non le bien être des travailleurs.. On est révolté par cette réalité. Je rejoins ce concert de louange autour de ce livre du coup 😁😉 Excellente soirée à toi !

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  7. Hello Fred! Encore une fois, une très belle chronique pour un ouvrage qui semble être d’une réalité déconcertante !
    J’aime quand on écrit sur le peuple, la France, les êtres humains, la classe populaire. La « vraie » France, et non pas les politiciens engoncés dans leur costard…
    Aujourd’hui le service des urgences de l’hôpital de Mulhouse est descendu dans la rue manifester. Les conditions de travail sont déplorables, on est pas loin du travail à la chaîne… c’est dramatique!
    Merci Fred pour cette superbe chronique, j’ai très envie de le lire! Gros bisous à toi

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  8. Tu dis que c’est l’une des chroniques les plus difficiles que tu n’aies jamais écrites, et pourtant elle est très belle et rend hommage à ce livre. J’avais déjà vu passer une ou deux critiques positives, mais aucune qui n’en parle comme la tienne. Rien que pour ça, merci ☺

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  9. Coucou Gwen ! Oui je te rejoins totalement, c’est révoltant de constater que l’on gère les hôpitaux comme des entreprises devant faire du profits, des économies.. les urgences c’est un scandale. Les conditions de travail qui sont de pires en pires. Moi aussi, j’aime quand on parle du peuple. Joseph Ponthus c’est cette France déclassée, méprisée par ces politiques LREM. Ponthus était un étudiant en lettres. Il a fait les classes prépas mais ensuite la vie a fait qu’il a dû trouver un boulot. J’ai toujours été révolté par ça et je sais que tu as cette sensibilité aussi Gwen. J’ai pas pu lâcher le livre. Un écrivain est né. Merci beaucoup pour ce retour sur ma chronique. Je suis sûr que c’est un livre qui te toucherais aussi. Gros bisous pour mon amie alsacienne 😊☀️

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  10. Oui c’est un livre que j’ai lu en une après-midi. Impossible de le lâcher. J’étais ému après l’avoir achevé. Difficile de trouver les mots pour faire une chronique mais j’ai réussi à livrer mon ressenti quand même.
    Je comprends, c’est un univers qui doit marquer. Merci de m’avoir parlé de ton expérience, c’est riche ! 😊

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  11. En tout cas, de par mon métier, je peux aussi confirmer que j’ai une affection particulière pour les métallos. Ils travaillent dans des conditions atroces mais ont un coeur gros comme une brame d’acier et de la gentillesse inversement proportionnelle à leur condition de travail !

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  12. Je ne pense pas que se soit un livre pour mais malgré tout j’ai retenu ceci de ta chronique « Un monde peuplé de chefs et d’une armée d’intérimaires se sacrifiant sur l’autel du travail à la chaîne parce qu’il faut bien vivre ». Cette phrase m’a interpellé, car c’est on ne peu plus vrai, bien que l’on soit en 2019, j’ai l’impression que rien n’a évoluer et qu’on traite le travailleur comme une pièce de machine interchangeable … ça me brise le coeur :/

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  13. Hello!
    J’en étais persuadée! Te sensibilte et ton humanité ne peuvent rester de marbre face à cette casse humaine… c’est honteux ! Et encore les mots sont faibles!
    Exactement, le peuple c’est le fondamental! Merci pour ton anecdote et pour ton partage qui a su me toucher! Gros bisous et bon week-end mon ami Breton!

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  14. je l’ai repéré depuis le début, mais j’hésitais encore…
    Coïncidence: ta critique arrive juste après avoir vu Daniel Pennac en parler hier soir à 28′ samedi sur ARTE…
    donc une lecture qui s’impose 🙂
    bon dimanche

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  15. Hello, ce livre, il ne m’intéressait pas, au départ, puis je l’ai entendu en parler sur LGL (pour une fois que la regardais, cette émission) et bardaf, PAL+2 : son livre et celui de Makine. Lus tous les deux.

    Effectivement, comment en parler et arriver à retranscrire la force de ses phrases ? Impossible. J’ai pris un coup de poing dans le ventre et pourtant, je ne suis pas le lapereau de l’année, mais là, je suis tombée de haut.

    Comme quoi, il avait raison, Gabi, quand il disait « je sais qu’on ne sait jamais rien »

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  16. Oui LGL c’est l’émission qu’on adore tous mais qu’on oublie de regarder, ou alors qu’on voit en replay ^^😉
    C’est très vrai. Je l’ai emprunté à la médiathèque en me disant que ça allait être une lecture « pas mal ».. Dès les premiers chapitres impossible de décrocher. Je l’ai terminé en un après midi, pas pu le lâcher.
    Le mot « coup de poing » est vraiment le bon. Tu te prends cette réalité en pleine face. Un mec brillant qui pour survivre doit travailler dans ces conditions.. En plus il vit à Lorient, comme moi. Je suis très heureux pour lui, ce succès va lui permettre d’entamer une nouvelle vie !

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  17. Moi c’était au cours d’un zapping… Depuis, j’en ai vu quelques unes, j’ai adoré, mais j’ai pas toujours le temps de la regarder et puis, ça n’aide pas ma PAL à rester tranquille, ce genre d’émission !! 😆

    On ne suspecte pas toujours les conditions de travail des gens quand on achète des barquettes de viande, de tofu ou autre.

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  18. Je sens que quand je vais lire ce livre, je vais me dire à chaque émotion forte: ‘lui aussi, les autres aussi…’.
    Depuis que je lis ton blog avec tes articles si bien construits, si sensibles… je ressens cet accompagnement des émotions! ça n’arrivait pas avant. C’est un plus, une sensation nouvelle!
    Je te souhaite un bon weekend et te remercie pour tes écrits si agréables.

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  19. Merci beaucoup Colette, ça me touche ce que tu m’écris là. Je prends beaucoup de plaisir à partager mes ressentis sur ce blog, à échanger. Tout cela m’encourage à continuer cette belle aventure WordPress entamée il y a 10 ans déjà. Je suis quelqu’un de sensible dans la vie. Quand j’écris je me connecte à cette partie là de moi. Passe un excellent weekend, merci pour ces échanges toujours riches ☀️😊

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  20. Tu as peut-être eu du mal à l’écrire, cette chronique, mais cela ne se sent pas! Tu en parles parfaitement bien. Je lirai ce livre, c’est sûr! J’avais écouté l’auteur à la Grande Librairie, son humanité sa bienveillance son humilité sa poésie m’avait séduite.

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  21. Merci beaucoup Nadège ! c’est un livre que je n’ai pas pu arrêter. En un après midi, il était lu. Son écriture est à son image : poétique et humaniste. Tu as tout à fait raison, il est humble, bienveillant. Un auteur qui m’a marqué durablement. Avec ta belle sensibilité nul doute qu’il te plaira. Belle soirée à toi 😊

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