Littérature : « J’ai tant vu le soleil » de Emmanuel de Waresquiel (Gallimard) – « Pastorale » de Aki Ollikainen (Héloïse d’Ormesson)

G04022L’Histoire : « De son vivant, personne n’a su exactement quels gens il voyait, quels livres il lisait, quels voyages il faisait. Il se dérobait d’instinct, usait sans cesse de diminutifs, d’acronymes, d’anagrammes, changeait de langue et de nom au point d’en avoir adopté plus de deux cents : Dominique, Mocenigo, Bombet, Cotonet, Esprit, William Crocodile, Choppier des Ilets, le comte de l’Espine, F. de Lagenevais et bien sûr Stendhal, dont il fait son nom de plume en 1817. Tous sont le même Henri Beyle multiplié à l’infini comme le serait l’image déformée d’Orson Welles dans la grande scène finale des miroirs de La Dame de Shanghai. La police de Fouché, le très efficace ministre de Napoléon, n’explique pas tout. Stendhal s’amuse. Il s’invente en facétieux, par jeu, par moquerie peut-être, par pudeur certainement. ‘Comment m’amuserai-je quand je serai vieux, si je laisse mourir la bougie qui éclaire la lanterne magique?« 

Dans « J’ai tant vu le soleil« , Emmanuel de Waresquiel, immense historien s’il en est, spécialiste de la Restauration et de l’Empire, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, nous parle de Henri Beyle que nous connaissons tous sous son pseudonyme d’écrivain : Stendhal. Ce n’est pas une biographie mais plutôt une esquisse, une ébauche de la vie de l’écrivain, le tout avec le style sublime qui caractérise l’écriture de Waresquiel. Henri Beyle est né à Grenoble en 1783. Il fût très proche de sa mère, modèle d’affection et d’amour, jusqu’à ce que celle-ci ne meurt alors qu’il n’avait que sept ans. La Révolution arrive et le rejet du père se fait viscéral. Un père qui soutient le roi Louis XVI et qui hébergea de nombreux prêtres. Beyle, à l’inverse, se réjouit de la décapitation du roi, soutien la République. Son grand père maternel, épris des Lumières, fût un modèle pour le jeune Beyle. Puis survient l’Empire de Napoléon. Aidé de ses cousins Daru, il entre au ministère de la Guerre et rejoint l’Italie. A Milan, il tombe éperdument et silencieusement amoureux d’une femme magnifique, Angela Pietragrua, maîtresse du commissaire des guerres pour lequel il travaille. Pendant dix ans, il ne pourra l’oublier, lui qui était amoureux de l’amour, un jeune homme éternellement épris. Ils deviendront amants en septembre 1811. Il connut l’expérience douloureuse de la campagne de Russie de Napoléon dont Emmanuel de Waresquiel nous dit qu’elle fût traumatique pour cette génération au même titre que ceux qui connurent au siècle suivant la Grande Guerre. L’Empereur abdique en avril 1814. Henri Beyle rejoint l’Italie qu’il aime tant. Il y rencontre, en mars 1818, Métilde ou Matilde Viscontini Dembowski, son grand amour malheureux. En 1821, des troubles éclatent et il est expulsé d’Italie. Il rejoint Paris. L’historien nous dépeint alors avec délice son essor littéraire. En 1830, il publie « Le Rouge et le Noir » son chef d’œuvre. Il quitte la France après la Révolution de Juillet et rejoint en 1831, Civitavecchia, seul port des États Pontificaux, où Stendhal se plongea à corps perdu dans l’écriture à défaut d’aimer cette bourgade. N’oublions pas, Giulia Rinieri rencontré en 1830 et qu’il aima jusqu’en 1833, date où elle fût obligée de se marier avec un autre faute de pouvoir se marier avec Beyle. De 1836 à 1839, il obtient un congé de trois ans et retrouve la France. En 1839, paraît « La Chartreuse de Parme ». Emmanuel de Waresquiel nous emporte avec ce court récit abordant la vie de Henri Beyle. On y parle des grands amours de Stendhal, de sa passion pour l’Italie, de son œuvre, le tout entrecroisé d’anecdotes de l’auteur sur ce qui le fait aimer Stendhal. C’est enlevé, savoureux, réjouissant, le trait est vif, vous l’aurez compris j’ai adoré cet essai d’Emmanuel de Waresquiel sur Henri Beyle ou Stendhal. Ce dernier meurt en mars 1842 à Paris, d’un attaque d’apoplexie. Il est est inhumé au cimetière de Montmartre et l’épitaphe porte les mots suivants : « Arrigo Beyle Milanese Scrisse Amò Visse » « Henri Beyle. Milanais. Il écrivit, Il aima, Il vécut ».

Ma note: 5/5

Broché : 128 pages
Éditeur : Gallimard (12 mars 2020)
Collection : Blanche

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L’Histoire : Dans la campagne finlandaise, un homme croise un loup à l’orée de la forêt. Le prédateur rôde autour du hameau, menaçant ses habitants et leur troupeau. Pourtant, c’est un soleil radieux qui ce matin illumine le bout de terre où Meri, Kaius, Vilho, Sirkka, Reino et les autres vont partager des instants volés, des souvenirs, des secrets, et parfois se bousculer. Alors que les corbeaux cancanent à l’abri des hauteurs, jaugeant les hommes et leurs faiblesses, la journée poursuit sa course, portant son lot de présages. A l’aube nouvelle, chacun sera transformé. Rythmé par les murmures de la nature souveraine et les chatoiements de la lumière, Pastorale est un conte cruel et poétique. Avec une épure remarquable, ce récit aux accents bibliques alterne entre mythe, scène champêtre et chronique familiale.

Aki Ollikainen est photographe professionnel et journaliste mais il s’est surtout fait un nom en tant qu’écrivain finlandais en publiant son premier roman « La Faim blanche » qui fût récompensé de nombreux prix. Il sera notamment sélectionné en 2016 pour le Man Booker International Prize. Son second roman « Pastorale » vient de sortir en mars aux éditions Héloïse d’Ormesson et il s’agit là d’un livre, pour le moins original, qui risque de diviser les lecteurs en deux camps irréconciliables. C’est en effet un roman délicat et sensible, un peu comme si l’auteur nous délivrait dans le creux de l’oreille un conte aux accents naturalistes évidents, une peinture de cette campagne finlandaise où l’on vit et l’on meurt sans que cela ne change les lois immuables qui régentent le monde animal, la flore, les forêts, les rivières et les lacs. Hymne panthéiste, célébration d’une nature et d’un mode de vie menacé plus que jamais aujourd’hui, on y découvre une Finlande où hommes et bêtes vivent et cohabitent, tout du moins dans cette campagne. On suit ainsi la pérégrination d’un brochet, puis celle d’une vipère tandis que les corbeaux cancanent et qu’un loup ni innocent, ni cruel, juste guidé par ses pulsions, ses instincts de prédateur s’en va dévorer des brebis. Au milieu de ces chapitres qui s’entrecroisent, trois générations d’une famille réunies dans la ferme pour une journée ou deux. On s’aime, on se bouscule, il y a les secrets, les moments d’intimité, le tout écrit dans un style sublime et très épuré. Le roman est très court, 160 pages seulement mais l’expérience de lecture est originale, à condition bien sûr d’apprécier la nature et les petits riens qui constituent la vie et la mort régnant sur le monde depuis toujours. Un roman contemplatif dans lequel il faut s’immerger et accepter de se laisser bercer par ce rythme lancinant.

Ma note: 4 /5

Broché : 160 pages
Éditeur : Héloïse d’Ormesson (16 janvier 2020)

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