Littérature : « Avant la longue flamme rouge » de Guillaume Sire

9782702168790-001-TL’Histoire : 1971 : le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a onze ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur mère enseigne la littérature au lycée français. Leur père travaille à la chambre d’agriculture. Dans Phnom Penh assiégée, le garçon s’est construit un pays imaginaire : le « Royaume Intérieur ». Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par une volonté farouche de retrouver sa famille.

La guerre civile cambodgienne qui eût lieu de 1967 à 1975 fût l’un des conflits les plus atroces du XXème siècle. L’ampleur des crimes commis dépasse l’imagination et nous glace d’effroi. Le roi Sihanouk fût renversé en 1970 et Lon Nol, un général pris le pouvoir pour fonder la « République khmère » en octobre de cette même année. A la suite de ce coup d’état, des milliers de vietnamiens furent tués par les forces anticommunistes de Lon Nol soutenues par les États-Unis qui menait alors une autre guerre sur le sol du voisin du Cambodge, le Vietnam. La lutte entre les forces du Parti communiste du Kampuchéa, plus connues sous le nom de « Khmers rouges » avec à leur tête le terrifiant et génocidaire Pol Pot et les forces de la République khmère de Lon Nol entrainèrent le Cambodge dans une effroyable boucherie. Les Khmers rouges réussirent à prendre Phnom Penh en avril 1975. C’est cette terrible histoire qui est l’élément central d’un récit centré sur la personne de Saravouth, un enfant de onze ans pris dans cette terrible machine à broyer des vies, ce chaos, cet apocalypse total qui dura de trop nombreuses années. Saravouth a une petite sœur Dara qui a neuf ans. Sa maman enseigne la littérature au lycée français tandis que son père travaille à la chambre d’agriculture. Tous deux cherchent à protéger leurs enfants de cette terrible guerre. Saravouth se réfugie dans un monde imaginaire « Le Royaume Intérieur » tandis que sa maman lui fait découvrir les péripéties de Peter Pan et des héros de l’Iliade et l’Odyssée. Les livres sont un refuge pour Saravouth et une source inépuisable de jeux avec sa sœur Dara. Mais bientôt la guerre personnifiée sous les traits de l’homme au pardessus bleu frappe à leur porte. Emmenés à l’extérieur de Phnom Penh par des miliciens de Lon Nol, Saravouth est séparé de ses parents, de sa sœur. Réfugié dans la jungle cambodgienne sur les rives du Tonlé Sap, il cherche à survivre dans le chaos qui règne alors dans son pays. Il n’a plus qu’un seul vœux : celui de retrouver sa famille. Guillaume Sire signe là un immense roman porté par la grâce d’une écriture au cordeau, pleine de fulgurances, de traits acérés sur la violence, la barbarie qui se déroule sous les yeux de cet enfant Saravouth. On est bouleversé par l’histoire vraie de ce petit bonhomme qui doit survivre à l’indicible. C’est poignant, c’est fort, c’est d’une puissance d’évocation rare. On est pris de vertige face à la somme de crimes commis que ce soit par les khmers rouges où les forces de Lon Nol. La guerre est incertaine, elle broie le pays tout entier et même jusqu’au bêtes sauvages comme ce tigre affamé et épuisé rencontré par Saravouth et qui donne lieu à un passage très fort de ce livre. Le titre est magnifique : « Avant la longue flamme rouge« , il révèle que le récit qui nous est conté est celui de la chute de la « République khmère » de Lon Nol, général à moitié fou, malade et entouré de mages et nécromanciens qui finiront brûlé dans un dernier grand feu les embrasant lors de la chute de Phnom Penh. La chute de cette dernière en avril 1975 est raconté avec une maestria peu commune par Guillaume Sire. On est tour à tour asphyxié par la cruauté de cette guerre puis enchanté par les digressions sur le monde imaginaire de Saravouth. Les personnages rencontrés dans le roman nous dévoilent la triste réalité de cette guerre civile cambodgienne oubliée des livres d’histoire. C’est d’autant plus courageux de choisir un tel sujet et de réussir ce tour de main de nous rendre cette histoire finalement proche de nous et de toutes les guerres civiles qui se déroulent depuis la nuit des temps. Avec un sens du rythme, une capacité à créer une atmosphère angoissante mais aussi des havres de paix grâce à ce mélange de réalité crue et d’imagination propre à l’enfance, Guillaume Sire nous foudroie. Mais Saravouth, comme tous ces enfants meurtris par la guerre, est déjà un survivant à l’heure où les joies de l’innocence des jeux et des découvertes sont si éloignées de lui. C’est à mon sens, le plus beau roman lu depuis longtemps. Sa gravité et ce personnage si attachant de Saravouth, revenu de toutes les ignominies, de toutes les horreurs que la guerre peut infliger à un enfant puis à un adolescent, nous rend ce livre indispensable car il est non seulement le témoin d’une époque mais aussi le symbole de l’enfance meurtrie, assassinée dans toutes les guerres quelles qu’elles soient. Une fresque étourdissante et sombre sur les horreurs de la guerre civile au Cambodge. C’est absolument sublime !

Ma note: 5/5

Broché : 336 pages
Éditeur : Calmann-Lévy (2 janvier 2020)
Collection : Littérature

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