LITTERATURE ET HISTOIRE

Rentrée littéraire 2022 : «Celui qui veille» de Louise Erdrich (Albin-Michel et sa collection « Terres d’Amérique »)

Je remercie chaleureusement, pour cette lecture, les Éditions Albin-Michel et leur formidable collection Terres d’Amérique

Mon Avis :

Note : 4.5 sur 5.

(…) cet objectif au final était de défaire, de revenir sur la reconnaissance officielle. D’effacer en tant qu’Indiens lui-même, Biboon, Rose et ses enfants, son peuple et nous rendre tous invisibles, comme si nous n’avions jamais été ici, de tout temps, ici. (p.104)

« Celui qui veille » le nouveau roman de Louise Erdrich est un événement, comme à chaque parution chez Albin Michel d’un de ses livres. Celui-ci encore davantage, car il a été récompensé du Prix Pulitzer 2021. Un roman choral où l’on retrouve la voix si singulière et sublime de l’auteure, son style d’écriture tout en subtilité, délicatesse et émotion mais sans omettre de dire les choses, de les dénoncer avec force. La grande voix du roman américain contemporain, s’intéresse une nouvelle fois aux peuples Indiens et à leur sort dans cette histoire troublée et peuplée de fantômes des massacres perpétrés contre les Indiens par les États-Unis. Placé ensuite dans des réserves, les Indiens ont été forcés à l’assimilation avant qu’une loi inique, venant de Washington, ne cherche à bouleverser une énième fois les traités dûment signés entre les peuples indiens et Washington, l’État fédéral. Librement inspiré de la lutte pour la préservation des droits de son peuple de son grand père maternel dans les années 1950, Louise Erdrich nous plonge, nous immerge dans ce débat bouillonnant.

Deux histoires se croisent dans ce beau roman. La première est celle de Thomas Wazhashk qui est veilleur de nuit dans une usine de pierres d’horlogerie de la réserve de Turtle Mountain. Mais il est également, le président du conseil tribal de Turtle Mountain, celui qui veille sur son peuple et qui va se lever, vent debout, contre la résolution du Congrès des États-Unis stipulant que les Indiens allaient être émancipés. Ce terme « émancipation » fait réfléchir Thomas qui comprend la supercherie et la duperie se cachant derrière ces termes employés. « Émancipations », ils n’étaient pourtant pas des esclaves. Les émanciper de leurs statuts d’Indiens, les émanciper de leurs terres. En fait, on souhaitait ni plus ni moins que les libérer des traités que son père Biboon, et son grand père avant lui, avaient signés. Des traités censés durer pour toujours. Pour Thomas, il fallait lutter pour que la tribu reste « un problème » et pas pour que leurs statuts d’Indiens ne leurs soient ôtés. Au fond, la duplicité du Congrès est situé dans cette envie de vendre les terres des Indiens pour les « relocaliser » ailleurs. C’est un dialogue de sourd qui s’installe, un combat de longue haleine qui est parfaitement retranscrit ici, car on le sent, c’est un sujet qui tient à cœur à Louise Edrich puisque qu’elle nous parle de cette figure tutélaire de ce grand père maternel et de son peuple : les Chippewas.

Nous sommes dans le Dakota du Nord en 1953, (lieu de naissance de Louise Erdrich), et c’est ici que la grande histoire, celle de Thomas rejoint un autre récit : la quête de Pixie pour retrouver à Minneapolis sa sœur aînée Vera et son bébé. Celle-ci n’a plus donné signe de vie depuis des mois. Pour la première fois Pixie va quitter la réserve. Elle est la nièce de Thomas et une employée chippewas de l’usine. Elle a une forme de singularité et d’innocence car elle souhaite faire des études et ne veut, pour le moment, ni mari, ni enfants. Elle a un père alcoolique quittant le foyer familial. Une grande pauvreté dans ces réserves mais aussi la fierté de maintenir la langue chippewas, les traditions qui cohabitent avec leurs nouveaux usages instaurés par les hommes blancs. Il y a une profonde méfiance face à ces hommes qui leur ont bien trop souvent menti. Pixie fabrique elle-même sa valise car elle n’a pas l’argent pour en acheter une, chez elle, il n’y a pas d’électricité mais par contre, il y a l’amour d’une mère : Zhaanat. Les femmes ont un rôle très important dans le roman de Louise Erdrich. Elles sont les gardiennes des traditions, des valeurs de leur peuple, protectrice de leurs époux et de leurs enfants comme Rose, la femme de Thomas. Nul manichéisme pour autant, la complexité des rapports humains entre les Indiens eux-mêmes est parfaitement rendu. Pixie est un personnage de jeune fille fort attachant. Deux hommes aiment passionnément Pixie : un professeur de boxe blanc, Barnes, qu’elle n’aime pas. L’autre homme est lui aussi boxeur et il s’appelle Wood Mountain, un colosse au grand cœur. Cette histoire, celle de Pixie est celle qui m’a le plus passionné. Le combat de Pixie et celui de Thomas, leur courage, leur abnégation m’ont profondément ému.

C’est assurément un de ces romans que l’on n’oublie pas. Magnifiquement écrites, ces deux histoires n’en formant qu’une, vont vous bouleverser. Louise Erdrich renoue avec ce qu’elle sait faire de mieux, parler de l’histoire des peuples indiens, leur offrir par sa plume, une voix qui ne s’éteindra pas , celle de la littérature intemporelle comme vecteur puissant d’expression du mal être mais aussi de la beauté de la culture indienne.

Nombre de pages de l’édition imprimée :  560 pages ; Éditeur: Albin Michel ; Date de publication : 5 janvier 2022

(52 commentaires)

  1. Merci Frédéric, c’est une auteure que je vénère depuis longtemps, sorte de grande prêtresse de l’âme amérindienne au style lumineux autant que douloureux
    Je lirai certainement ce roman dont tu parles avec tant de coeur

    Aimé par 3 personnes

  2. c’est la 2e critique que je lis sur ce roman qui va aller rejoindre ma PAL car je n’ai toujours pas lu les romans de l’auteure mais j’ai décidé que « Dans le silence du vent » serait une priorité pour 2022 🙂

    Aimé par 3 personnes

  3. Bonsoir Frédéric, comment vas tu ?
    Je ne connais ni l’auteur ni le livre mais tu nous offres une belle chronique encore une fois 🙂
    Sauf erreur de ma part, ce n’est pas le seul livre sur la culture indienne que tu nous offre ces derniers temps ? Cette part d’histoire semble te plaire beaucoup 🙂
    Merci pour cette découverte, passes une belle soirée ! A très vite ✨☺️

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  4. Coucou Ludivine, merci beaucoup, c’est un très joli roman d’une auteure qui est la porte voix de ces indiens, grand oubliés de l’histoire américaine. Son roman nous fit découvrir la vie de ces gens dans les réserves dans les années 1950. Tu as raison, c’est un sujet qui me passionne et j’en parle beaucoup sur le blog c’est vrai 🙂 Un plaisir de t’avoir fait découvrir cette auteure majeure de la littérature américaine. Je te souhaite une excellente soirée Ludivine et te dis @très vite pour nos échanges 😊

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  5. Coucou mon cher Frédéric 😀. J’espére que tu vas bien.
    Avant tout, je te souhaite une très bonne année 2022. Que celle-ci puisse te permettre de réaliser tes vœux les plus chers.
    Concernant ta rubrique littéraire, je note ce roman qui m’a l’air très bien…
    Déjà j’aime bien son titre « Celui qui veille »….
    Sinon, actuellement je regarde pas mal de films en tout genre et même des anciens films qui datent des années 80….
    Lorsqu’il fait froid, je suis beaucoup plus Cinéma que livres… Mais ça dépend car je suis assez imprévisible 😁😁🤣.
    Je te souhaite d’ores et déjà un très bon week-end 😀 cher Frédéric.
    Gros bisous à toi et à très bientôt 😁😀.

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  6. Coucou ma chère Cécile, mes meilleurs vœux à toi, que l’année soit riche en tendresse, bonheur de la vie, partages.. J’ai aussi ce côté imprévisible alors je te comprends, j’agis en fonction de mon désir de l’instant 😂😁😁 Je regarde des séries et des films bien au chaud, je joue avec ma console Xbox.. oui je sais un grand gosse 😂 Et puis Malzenn qui m’occupe sacrément entre balades et petits caprices de celle-ci. Blade Runner, Le grand bleu et j’en passe, il y a tellement de grands films dans les années 80.
    Je te souhaite un beau weekend chère Cécile ! 😀
    Gros bisous de Bretagne et @très vite 😀😊

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  7. C’est le deuxième avis très favorable que je lis ap propos de ce roman. Le thème m’intéresse, son inscription dans l’histoire des Natifs américains, leur condition de vie actuelle. Cela me rappelle le très beau film « Wind River ».
    Encore une splendide chronique Frédéric.

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