Cinéma : « J’accuse » de Roman Polanski avec Jean Dujardin et Louis Garrel

4194086.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxL’Histoire : Pendant les 12 années qu’elle dura, l’Affaire Dreyfus déchira la France, provoquant un véritable séisme dans le monde entier. Dans cet immense scandale, le plus grand sans doute de la fin du XIXème siècle, se mêlent erreur judiciaire, déni de justice et antisémitisme. L’affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart qui, une fois nommé à la tête du contre-espionnage, va découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées. A partir de cet instant et au péril de sa carrière puis de sa vie, il n’aura de cesse d’identifier les vrais coupables et de réhabiliter Alfred Dreyfus.

Je tiens à préciser, en préambule de cette chronique sur le nouveau film de Roman Polanski « J’accuse », que je souhaite parler ici uniquement de cinéma. Le débat hystérique qui entoure cette sortie ne m’intéresse pas dans ce cadre précis du blog. À l’image d’un Woody Allen, certain(e)s voudraient clouer au pilori un réalisateur dont les films ont marqué durablement l’histoire du cinéma. Le fond de l’affaire nous amène à avoir tous et toutes un point de vue. Pour ma part, j’ai toujours pensé qu’il fallait séparer l’homme et ses mœurs dans sa vie privée, de l’œuvre artistique léguée à la postérité. Vouloir interdire la projection de « J’accuse » ne fera pas avancer la cause féministe. Pire, cet appel à la censure me désespère. Je continuerais à lire Gide et Céline, à voir les films de Woody Allen et Roman Polanski, ou bien encore à me rendre aux expositions sur Gauguin. Voilà c’est dit.

Passons à présent à ce qui nous intéresse, cette leçon d’histoire magistrale de près de 2h20mn où Polanski évoque les faits tels qu’ils se sont produits, avec un souci de vérité qui emporte tout sur son passage. Dès la scène d’introduction du film avec la dégradation du capitaine Dreyfus, le 5 janvier 1895, accusé d’être un traître, un comploteur donnant des informations militaires sensibles à l’ennemi allemand, on est saisi par la qualité de la reconstitution : les décors sonnent plus vrais que nature, les costumes, les dialogues, c’est un film qui ne peut que réveiller l’âme des cinéphiles que nous sommes ! On plonge alors dans les arcanes de l’enquête menée par le lieutenant-colonel Georges Picquart, qui dirigeait les services de renseignements français, pour découvrir la vérité sur l’auteur du bordereau, qui n’était pas Dreyfus, mais bien Charles Walsin-Esterhazy, le véritable traître. Dans la première heure du récit, Polanski montre comment Picquart a découvert la vérité sur cette machination visant à accuser un capitaine de confession juive plutôt qu’Esterhazy. Cette première heure est de loin la plus réussie car elle convoque, à la façon d’un thriller, les différents protagonistes de l’affaire Dreyfus au cœur de l’armée, qui sont tous magistralement interprétés. En Dreyfus, Louis Garrel est touchant mais celui qui illumine ce film de sa présence, de son charisme, c’est bel et bien Jean Dujardin qui joue un Georges Picquart saisissant, courageux, porté par sa foi en la justice et en la vérité. Il porte littéralement le film sur ses épaules, entouré il est vrai d’acteurs/actrices de talent. La deuxième heure s’attache à nous présenter les suites judiciaires de cette affaire avec d’un côté les défenseurs de Dreyfus et de l’autre ceux, antisémites, qui voyaient en Dreyfus le Juif ennemi de la patrie, substances et tissus corruptibles du corps sain qu’est la nation une et indivisible. C’est le 13 janvier 1898, que paraît en une de L’Aurore cette longue lettre ouverte au président de la République Félix Faure signée Émile Zola au titre légendaire: « J’accuse… ! ». Or, le 11 janvier 1898, deux jours avant la parution de « J’accuse… ! », le commandant Esterhazy – le véritable traître – a été acquitté par le Conseil de guerre, où l’état-major de l’armée l’avait fait comparaître sous la pression des soutiens de Dreyfus. C’est contre cette injustice que Zola s’élève. Ce texte sera une véritable déflagration aux effets dévastateurs pour les ennemis de Dreyfus et de ses soutiens. Zola fait preuve d’un courage inouï avec des accusations nominatives contre dix acteurs de l’affaire notamment le ministre de la Guerre et le chef d’État-major de l’armée. Les procès se succèdent, la reconstitution est minutieuse mais on peut noter quelques longueurs car cette seconde partie n’égale pas en maîtrise la première. La révision du cas de Dreyfus et sa grâce ont lieu en 1899. Alfred Dreyfus sera définitivement innocenté par la Cour de cassation en 1906. La photographie, les lumières, le soin apporté aux décors, le talent d’acteurs au diapason d’un Jean Dujardin habité, qui tient là, sans doute, son plus grand rôle, tout est réunis pour faire de « J’accuse » un grand film ! Comment ne pas voir dans ce dernier, un condensé de ce que Polanski sait faire de mieux, comme lors de cette scène où Jean Dujardin joue du piano quelques instants, en écho, en résonance à son chef d’œuvre palme d’or à Cannes : « Le pianiste ». Son classicisme n’est pas exempt de défauts qui peuvent parfois conduire à quelques longueurs… mais nous tenons là une œuvre qui interroge aussi notre époque, notre rapport à l’autre, à l’étranger mais aussi cette question lancinante et angoissante pour un homme qui a connu l’enfer du ghetto de Cracovie, l’antisémitisme et sa survivance à travers les strates des années jusqu’à aujourd’hui et le très net regain que ce fléau connaît. Polanski voit en Dreyfus la figure de cet autre accusé de tous les maux parce que juger « étranger » au corps de la nation. Il serait dommage de réduire ce film à la polémique qui entoure sa sortie. Allez le voir en salle et jugez par vous-même, ne vous laissez pas dicter vos choix en matière de culture. Vous êtes libre de ne pas y aller mais également libre de vous rendre au cinéma et de regarder ce film comme miroir des maux de notre société d’aujourd’hui.

Ma note: 5/5

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