Rentrée littéraire 2020 : « Nickel Boys » de Colson Whitehead (Albin Michel)

L’Histoire : Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

« Voilà ce que cette école vous faisait. Et ça ne s’arrêtait pas le jour où vous en partiez. Elle vous brisait, vous déformait, vous rendait inapte à une vie normale« 

Ma note :

Note : 5 sur 5.

« Nickel Boys« , le tout nouveau roman de Colson Whitehead, est d’une ambition et d’une grâce folle. C’est, incontestablement, le livre à ne pas manquer en cette rentrée littéraire. Il est édité chez Albin Michel et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il va faire parler de lui pour la maîtrise, l’aboutissement d’une mission que l’écrivain américain s’est donné : mettre en lumière dans ces livres le ver dans la pomme, le racisme et ces lois iniques, celles des années 1960 aux États-Unis, nous parler du combat des droits civiques, des espérances et des déceptions pour le peuple Afro-américain, de ce qui fait qu’aujourd’hui encore, même après l’accession d’un président noir comme Barack Obama, rien au fond n’a vraiment changé. Le drame ici se joue en trois actes : l’avant Nickel, le séjour à Nickel et l’après qui fait que vous ne serez plus jamais comme avant. Nickel, c’est une école de redressement pour mineurs, l’école de tous les vices, de toutes les abjections, de tous les abus. Elwood reçoit, à Noël 1962, le plus beau cadeau de sa vie, même si précise Colson Whitehead, « il lui mit dans la tête des idées qui signèrent sa perte ». Le disque de Martin Luther King at Zin Hill, celui du prophète de l’antiracisme qui allait bouleverser l’Amérique noire et finir si tragiquement. Elwood écoute ces discours, il s’en nourrit et se promet un jour d’aller là où le savoir est enseigné pour ne pas finir comme sa chère grand mère Harriet, femme de ménage, travaillant dans un hôtel pour un maigre salaire. Monsieur Parker apprécie Elwood. Monsieur Parker est blanc et verrait bien Elwood devenir le portier de son hôtel. La boucle serait bouclé. Que pourrait il espérer de plus ? Mais Elwood est d’une autre trempe. Un jour, alors qu’il avait douze ans, il rapporte chez sa grand mère une encyclopédie laissée dans une chambre de l’hôtel par un homme blanc. Mais arrivé chez lui, il découvre qu’elle était vierge de toute écriture. Que des pages blanches. Elwood pressent que les livres et l’accès à la culture sont les clés pour entrevoir un avenir meilleur. En attendant, abandonné de ses parents, il travaille chez monsieur Marconi, un Italien. C’est une supérette. A l’école, Elwood est bientôt soutenu par un professeur d’histoire noir, luttant pour les droits civiques. Grâce à lui, l’université lui ouvre ces portes, mais le destin en a décidé autrement. Sur le chemin de l’université, il fait du stop et monte dans une voiture conduite par un homme noir. Quelques kilomètres plus loin, la voiture est arrêtée par un policier blanc. Le véhicule était volé. Elwood n’en savait rien bien sûr mais il est condamné à allez purger sa peine à Nickel. Les portes de l’enfer s’ouvre devant lui. On se sent impuissant et révolté par ce coup du sort. Des citations de Martin Luther King parsèment le texte et nourrissent l’esprit d’Elwood. Sa vie bascule. Il est frappé, fouetté au point de s’évanouir. Certains descendent même à la « maison blanche » et n’en reviennent jamais. Elwood veut vivre et tenir le coup. Son ami Turner, un jeune garçon sifflant tout le temps s’attache à Elwood. Face au système de corruption généralisé, face à l’utilisation de multiples formes de violences psychiques et de sévices physiques provoquées par les gardiens et leur directeur, dont une bonne moitié sont membres du Ku Klux Klan, il faut tenir. L’auteur fait le choix de ne pas montrer de prime abord ces atrocités. Il en parle au détour d’une situation, avec beaucoup de pudeur ce qui rend d’autant plus douloureux ce que vivent ces adolescents au quotidien. Un livre que l’on n’oublie pas. Vous y suivrez les destinées d’Elwood et de Turner. Colson Whitehead convoque les fantômes de ces adolescents noirs martyrisés, ceux d’une Amérique où la question cruciale du racisme n’en finit plus, et avec raison, d’enflammer les consciences. Si les faits racontés ici nous plongent dans les années 1960, les racines du mal sont encore belles et bien là et plus que jamais d’actualité. L’écho de ces drames se répercute encore jusqu’à aujourd’hui. Comment peut-on rester de marbre après avoir lu le sort réservé aux Afro-américains dans ces maisons de correction, de redressement, mère de tous les vices subis par ceux qui n’étaient encore que des adolescents. Colson Whitehead saisi avec une acuité fascinante, cet instantané pour ne pas oublier ceux que certains souhaiteraient voir enterrer. Son écriture est incandescente et ses mots portent en eux le poids d’une injustice qui n’a que trop duré. Le souffle de ces pages noircis nous emporte. On est révolté, en colère face à l’inertie des autorités dans un pays qui se revendique comme une terres d’accueil des différentes communautés qui la compose. C’est une réflexion passionnante et aboutie sur le mal qui ronge l’Amérique : le racisme, les inégalités entre noirs et blancs. Un écrivain engagé, extrêmement talentueux (il a reçu par deux fois la consécration d’un des prix littéraires les plus prestigieux , le prix Pulitzer en 2017 pour « Underground Railroad » et en 2020 pour « Nickel Boys »), ne passez pas à côté de ce livre indispensable en plein Black Lives Matter aux États-Unis. Nous avons besoin plus que jamais des mots puissamment évocateurs de Colson Whitehead dans son combat contre le racisme qui gangrène aujourd’hui encore l’Amérique.

Broché : 272 pages

Éditeur : Albin Michel (19 août 2020)