LITTERATURE ET HISTOIRE

Littérature : « Tout ce que nous n’avons pas fait » de Bruno Veyrès

20200129_162026L’Histoire : Gallina, Etats-Unis, dans les années 1970. Parti passer l’été aux Etats-Unis dans la petite ville de son correspondant, au coeur des Rocheuses, un adolescent français est hébergé par une femme qui lui prête la chambre de son fils. Dans cette pièce, Mme Barns conserve les souvenirs de Clive. Il était étudiant quand il a été appelé sous les drapeaux pour servir au Vietnam. Il y est mort au combat. Tous les objets de son quotidien sont là, intacts, et sa courte vie envahit lentement l’esprit du narrateur. Longtemps après, l’adolescent est devenu un homme et il ne lui est plus possible de repousser encore son rendez-vous avec Clive.

Je remercie chaleureusement les éditions Du Toucan ainsi que Babelio pour cette lecture et leur confiance.

Il y a des livres que l’on a envie de défendre parce qu’ils nous ont procurés une expérience de lecture incomparable, parce qu’ils nous ont fait vivre des émotions à nulles autres pareilles : « Tout ce que nous n’avons pas fait » de l’écrivain (et médecin) Bruno Veyrès fait partie de ceux là. Le titre est révélateur, il est beau tout comme cette couverture représentant un moment de complicité entre deux jeunes amoureux. C’est en effet, un roman bouleversant sur le poids de la culpabilité, sur le fil ténu de la vie, sur le poids du destin, sur le deuil impossible d’un être cher enfin. La guerre du Vietnam a été un profond traumatisme pour l’Amérique. Une partie de la jeunesse fût sacrifiée pour des idéaux, des objectifs qui n’ont pas suscité l’adhésion, loin s’en faut, de l’ensemble de la population américaine. A quoi bon mourir si loin de l’Amérique, à l’autre bout du monde ? Dans les campus, la jeunesse favorisé s’y opposait. Alors on envoyait les moins favorisés, « les bouseux » de la campagne, les Afro-américains, les paumés.. tous ceux que l’on estimait n’être bon qu’à être de la chair à canon. La guerre est une épreuve cruelle où l’on perd ses dernières illusions sur l’absurdité du sacrifice de ces jeunes hommes. L’insouciance présente avant le départ n’est bientôt plus qu’un lointain souvenir. Clive a 19 ans lorsqu’il est envoyé au Vietnam pour y vivre l’atroce réalité d’une déflagration qui, à la période où se déroule le récit, dans les années 1968-69, secouait toute l’Amérique entre partisans et opposants à cette guerre. Pourquoi partir là-bas ? et surtout qui était choisis parmi les appelés amenés à combattre au Vietnam ? Car là encore les inégalités sociales faisaient que les plus pauvres, ceux qui ne pouvaient aller à l’université et qui aussi, par conséquent ne bénéficiaient pas de soutiens pouvant leur éviter cette guerre, se retrouvaient là-bas à se faire tuer pour rien ou si peu. C’est un roman sur le poids du destin, sur la fatalité, celle qui nous révolte parce que nous n’avons pas d’emprise sur elle; celle qui nous fait battre le cœur pour ce tout jeune homme, Clive qui meurt à 20 ans, loin des siens, à un mois de la fin de son engagement au Vietnam. Avec une plume délicate et d’une sensibilité rare, Bruno Veyrès convoque les fantômes d’un pays où la tragédie de ce conflit n’est pas encore apaisée. Nous remontons le fil du temps pour connaître la vie de Clive, ses espoirs, ses doutes, son insouciance, tout ce qui fait que l’on ne devrait pas mourir loin des siens, à cet âge où tout est encore possible, où rien n’est encore figé. Revenons plus en détail sur l’histoire de ce roman. Il y a différents personnages qui tous ont connu Clive avant son départ au Vietnam. Clive perd son père dans l’incendie d’une scierie tenu par Tom Cork le père de celui qui deviendra son meilleur ami, son « frérot », Simon et la sœur de ce dernier, Rose qui sera l’unique amour de Clive, celle avec qui tout aurait été possible, des études, le mariage, les enfants, un lopin de terre, une maison.. Il y a aussi Susan la femme de Tom Cork qui sera la dernière à entendre le son de sa voix au téléphone. Tom Cork qui faisait partie du bureau de sélection des appelés et qui ne se pardonnera jamais d’avoir laissé partir Clive là-bas.. Bruno Veyrès excelle dans la description des petits rien qui forment les moments de joie de la vie du jeune Clive mais aussi ces doutes, ces craintes. Le portrait psychologique des différents personnages de ce roman est très finement réalisé. On est ému, on sourit, on pleure enfin devant l’ineptie de ce conflit lointain qui dévore les jeunes conscrits, les appelés, les volontaires pour une guerre dont ils ignoraient le but véritable. La plume sublime de l’auteur fait de ce récit une réflexion sur le sens de la guerre, sur les inégalités sociales qui faisaient que l’on pouvait ou non éviter d’aller mourir là-bas. C’est cette injustice alliée à une description de l’absurdité de ces guerres, qui forment le cœur de ce récit bouleversant. Et puis il y a la mère de Clive, sa souffrance, sa peine incommensurable. Elle représente toutes ces mères qui ont perdus un fils au Vietnam. C’est lors d’un séjour chez son correspondant américain au tout début des années 1970, que Bruno Veyrès est présenté à la mère d’un jeune appelé mort au Vietnam. « Tout ce que nous n’avons pas fait » est un roman en forme d’hommage, d’une lucidité, d’une profondeur rare sur le destin brisé de ces jeunes hommes. Un grand roman à découvrir absolument.

Ma note: 5/5

Broché : 352 pages
Éditeur : Éditions Toucan (28 août 2019)
Collection : TOUC.NOIR

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(34 commentaires)

  1. belle critique qui donne bien-sûr envie de lire ce roman…
    Je voulais « récupérer » émotionnellement après avoir terminé « Avant la flamme rouge » et en fait je suis tombée sur « Les patients du docteur Garcia » et Franco, Adolf & Co !!!
    mais passionnant 🙂

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  2. On sent ton émotion à travers tes mots. J’imagine la palette de sentiments différents qui doit traverser ce livre la colère la tristesse l’incompréhension… Ah l’absurdité de la guerre… Que j’aime te lire! Bon week-end, bises.

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  3. Merci beaucoup Nadège ! Plaisir partagé tu sais que celui de te lire. C’est un roman poignant qui m’a profondément touché. Le style est d’une sensibilité rare. On ressent de la tristesse parce qu’à 20 ans on est encore pleins de cette innocence et la guerre, ce rapace féroce prend des vies encore et encore.. et ceux qui ne meurent pas là-bas, reviennent anéantis par ce qu’ils ont vu.
    Je te souhaite un excellent weekend Nadège, Bises bretonnes 🙂

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  4. Merci beaucoup Eve ! Oh je suis intéressé par ce livre dont tu me parles « Les patients du docteur Garcia ».. je lirais ton avis avec plaisir pour savoir si je dois le lire ou pas. Le Guillaume Sire lui est dans ma PAL. J’aime être cueilli, bouleversé par un roman. Je te souhaite un excellent weekend Eve 🙂

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  5. En rentrant des U.S. il y avait “À l’ouest rien de nouveau” sur ma table de chevet, plusieurs revues dans ma boîte aux lettres, et l’autobiographie de Frederick Douglass dans ma valise… Tu connais? Ancien esclave qui a réussi à s’échapper, autodidacte, il est devenu orateur et homme politique. Quand j’ai vu ce livre dans l’une des rares librairies qui existent encore, je n’ai pas pu résister. Alors “Tout ce que nous n’avons pas fait” attendra. Au fait, j’ai terminé “Le chant des revenants”. Une lecture intense. Pour couper un peu toutes ces lectures sérieuses, j’ai chipé la BD que j’ai offerte à ma Moitié pour son anniversaire: the detection club! Histoire aussi d’encombrer un peu plus ma table de chevet 😄
    Bisous, à bientôt!

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  6. Coucou Fred! Très belle chronique où tu transmets la profondeur et la beauté de cet ouvrage qui visiblement gagne à être davantage connu !
    Tu as raison, le titre est révélateur. Il est beau et a quelque chose de très fort. Je suis persuadée que j’apprécierais ce roman!
    Gros bisous au plus cool des Bretons !!

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  7. Coucou Gwen ! Merci beaucoup mon amie ! C’est un livre d’une sensibilité rare. Un roman profondément émouvant servi par une plume sublime. C’est mon coup de cœur de ce début d’année 👏 Avec ta très belle sensibilité, je pense qu’il te plairait. De gros bisous de ma Bretagne pour la plus chouette des Alsaciennes 😊☀️

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  8. Merci beaucoup Colette pour ta fidélité au blog, tes commentaires, ça fait plaisir. Tu as raison, ce roman est mon coup de cœur de ce début d’année. Un auteur à la plume sensible, délicate. On s’attache aux différents personnages. Il m’a bouleversé ce roman. Passe une belle semaine également Colette. 🙂

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  9. Quel bel enthousiasme communicatif ! Je n’avais pas du tout connaissance de ce livre (ni l’auteur ni la maison d’édition) et je vais tâcher de m’en souvenir ! Merci d’avoir partagé cette lecture ! La guerre du Vietnam a été particulièrement cruelle et les soldats étaient très jeunes, sans expérience …

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  10. Merci beaucoup Marie-Anne ! Ah ce livre est un gros coup de cœur sur une guerre atroce, tu as raison de le souligner, où l’on envoyait de jeunes appelés en plus des engagés volontaires. Un roman très émouvant et une belle découverte grâce à Babelio. Je te souhaite une excellente soirée Marie-Anne 🙂

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  11. Une belle chronique encore une fois. Merci pour ce partage mon cher Frédéric. Je note. La guerre du Vietnam ne figure pas dans mes sujets de prédilection en ce moment, cependant je ne suis pas fermée. Toute guerre est dure, cruelle; tant de vies sacrifiées….
    Grand merci en tout cas pour ce partage, on y sent encore l’émotion; et ça, à mon humble avis, ça en dit long quant à la qualité de l’oeuvre.

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